The
Lodger
a été réalisé en 1943 et constitue la
troisième adaptation du livre éponyme de Marie Belloc
Lowndes. Publié en 1913, c'est la première nouvelle
à offrir une solution à l'énigme des meurtres
de Jack l'éventreur. Le postulat de départ réside
évidemment dans les meurtres de prostituées, actes commis
par un dément se faisant appeler «The Avenger»
- le vengeur - dans un Londres de fin de 19éme siècle.
Le thème de la nouvelle présente le locataire - «The
Lodger»- comme un jeune homme étrange et un peu reclus
qui finira par être suspecté d'être l'éventreur,
artisan de l'horreur au sein du quartier de whitechapel, rôle
qu'il finira par endosser...
Dès 1926, Alfred Hitchcock, débutant et non novice,
adapte la nouvelle en réalisant The Lodger: A story of
the London fog où l'attraction psychologique pour les
meurtres et la sexualité apparaissent alors déjà
comme des obsessions du cinéaste. La version de 1932, réalisée
par Maurice Elvey qui est en quelque sorte le premier remake sonore
et parlant du film constitue une transition préparatoire au
définitif Lodger de Brahm sorti en 1944.
John
Brahm dirige ici George Sanders et Merle Oberon, ainsi que l'impressionnant
Laird Cregar. Ce métrage n'est pas à proprement parler
un remake mais une nouvelle adaptation, et fut un tel succès
que la production de Hangover Square, toujours de Brahm,
débuta dans la continuité. Dans ce film, Sanders est
confronté à Cregar y incarnant le rôle d'un tueur
au début du 20éme siècle, dans une temporalité
et une ambiance proche de celle du Lodger. Probablement dûes
au travail d'écriture du même scénariste Barré
Lyndon. En outre, Man in the Attic, une autre nouvelle de
Lowndes, chérissant le thème du tueur résidant
dans un grenier sera adapté au cinéma par Hugo Fregonese
en 1953.
John Brahm, réalisateur d'origine allemande né à
Hamburg, est également connu pour ses mises en scène
de théâtre à Berlin et Vienne. À l'instar
d'autres réalisateurs européens, il amène une
sensibilité différente, une touche allemande où
certaines images réminiscentes d'un cinéma expressionniste
allemand contrastent avec l'ambiance frivole du music-hall, et où
le flirt amoureux entre Kitty et l'inspecteur de Scotland Yard contrebalance
l'atmosphère pesante de terreur du film.
The Lodger constitue une oeuvre de terreur psychologique
comme le fut M le maudit réalisé en 1931 par
un autre allemand, Fritz Lang, émigré aux États-unis
à une époque pour fuir une ombre s'étendant en
Europe.

1888. Le Londres de l'Angleterre Victorienne abrite un assassin insaisissable
mutilant ses victimes, des femmes, toutes actrices ou l'ayant été.
De leur côté, les Burton, un couple de gens respectables,
ont décidé de louer une chambre dans leur demeure. Le
soir du troisième meurtre, un personnage mystérieux
émerge alors du brouillard en réponse à l'annonce
de logement et loue la chambre à un tarif confortable pour
le couple. Slade, dont une coïncidence troublante fait qu'il
porte le même nom qu'une rue du quartier, se révèle
être un homme inhabituel et détaché de même
qu'un étrange locataire. Pathologiste de profession menant
de curieuses expériences, Slade s'absente la nuit, rentrant
parfois à l'aube proche. Sa courtoisie, sa politesse et ses
manières de gentleman intrigueront Kitty, la nièce des
Burton, actrice à l'affiche d'un music hall. Lors de l'une
de ses éclipses nocturnes, un meurtre est à nouveau
commis et le locataire, au rythme de vie étrange et à
la discrétion maladive, attire alors sur lui de plus en plus
de suspicions...
Long-métrage réalisé à Hollywood, The
Lodger possède néanmoins une atmosphère
très britannique grâce au travail remarquable en studio.
L'ambiance ainsi créée et l'utilisation abondante d'un
fog londonien artificiel permettent d'établir l'impression
d'époque et de lieu.
La terreur est ici effectivement psychologique puisqu'elle a lieu
hors champ et nulle scène de meurtre n'est montrée.
De plus à cette époque la censure étant de mise,
ceci explicite le fait que pour satisfaire les exigences du studio
(la Fox), les victimes du tueur sont devenues des actrices locales
(ratées, reconverties ou célébrités du
moment comme miss Kitty) afin d'éviter de brosser un réel
portrait de prostituées.
Ainsi,
lors de la première séquence, la caméra suit
la «chanteuse» ivre, future
victime d'un tragique destin croisé au détour d'une
porte cochère, puis la laisse s'éloigner offrant alors
un point de vue distancié. Ce n'est qu'après l'agression
perçue mais invisible au spectateur qu'un travelling avant
est réalisée sur la bouteille brisée, tout comme
la vie de cette femme, d'où un épais vin se répand.
Selon ses intentions, Brahm a réalisé de nombreux storyboards
pour chaque plan et pour chaque angle de caméra avant que le
tournage ne débute, considérant qu'il pouvait ainsi
limiter les risques d'erreurs, et se dotant par ce biais d'un matériau
de travail solide. Par ailleurs, certaines innovations techniques
telles que des angles de caméra et certains mouvements d'appareil
révélent une étonnante modernité par rapport
à d'autres films tournés à cette époque.
Des cadrages novateurs affluent lorsque Slade, blessé, s'échappe
du théâtre par des échelles ou des coursives et
fonce, transpirant la menace, vers un spectateur impuissant.
Le
personnage ambiguë de Slade est
incarné par Laird Cregar, dont la carrière trop courte
de 5 ans est scellée par la mort en 1944. Acteur d'une relative
jeunesse, puisqu'il semble prématurément vieilli et
marqué alors qu'il n'est âgé que de 26 ans à
l'époque de The Lodger. Son physique gigantesque,
contrastant avec sa voix posée au timbre détaché
et froid ont conféré toute la dimension de Slade. Cregar
débute sa carrière en 1940, mais sa présence
et son aura n'auront jamais impressionné le plus vivement l'écran
que dans The Lodger puis dans Hanover Square sortit
en 1945 à titre posthume; dans ces métrages où
l'Angleterre victorienne apparaît si savoureusement brumeuse
et sinistre. Portrait et visage de tueurs intimes. N'acceptant pas
son physique, luttant contre son propre corps, il entame un régime
drastique afin de pouvoir changer son image, mais en mourra suite
à une attaque cardiaque. À 28 ans, sa disparition des
oeuvres sur pellicule sera désespérément définitive.
Le caractère de la mise en scène longe parfois la lisière
du fantastique. Dès le début,
une témoin disant avoir vu une ombre noire s'enfuir dans l'obscurité,
ajoutera en voyant le cadavre que le tueur a sévi juste sous
le nez des policiers; ceci attribuant d'entrée une faculté
surnaturelle à l'assassin, spectre dans de sombres ruelles
envahies de brouillard.
Le meurtre de Jenny est filmé selon la vision subjective du
tueur face à sa pauvre victime, aphone de terreur et paralysée.
Le corps est découvert rapidement, et l'alerte donnée,
policiers et civils s'épuisent en recherches. De nombreux plans
en plongée induisent alors une vision détachée
de la masse grouillante et cafardeuse des quartiers, officiant comme
un regard divin qui contemplerait l'oeuvre de son fléau. Puis
un coup de sifflet retentit et l'annonce d'un autre meurtre confère
une sensation de vélocité surnaturelle d'un tueur s'étant
faufilé entre les mailles du filet.
De même lorsque la logeuse apportant nourriture à son
locataire, et attirée par une odeur de brûlé à
l'étage sera stoppée par les invectives d'un Slade émergant
en haut de l'escalier par l'embrasure de la porte d'où s'exhale
une épaisse fumée; tel un diable surgissant de l'enfer,
un enfer personnel dans lequel il s'enferme... Une force indicible
semble également animer le tueur qui lors de sa fuite résistera
à de nombreux coups de feu tirés sur lui.

La mise en scène place parfois habilement le spectateur aux
côtés de Slade. En effet, dans la scène où
l'inspecteur rend compte à Kitty de l'avancée de l'enquête,
Slade descend et les rejoint. Kitty demande à l'inspecteur
ses hypothèses, le locataire écoutant tout au premier
plan. La composition du plan positionne alors le spectateur juste
au côté de Slade, presque en posture de complice probable,
comme si il en savait déjà plus que l'inspecteur et
la jeune femme. De même, lorsque Slade ouvre la porte de la
chambre de Kitty et lui fait face, un plan cadre par dessous son bras
s'appuyant sur la porte, plaçant le spectateur juste derrière
lui à nouveau comme un complice muet.
The Lodger constitue d'une certaine manière une sombre
romance où se greffe l'accoutumé triangle amoureux:
l'inspecteur convoite Kitty, Slade veut la préserver et Kitty
est intrigué par Slade. Cependant la scène où
l'inspecteur de Scotland Yard (George Sanders) montre à Mr.
Burton la manière dont le tueur a pu frapper, mimant ses gestes
et ses postures selon des hypothèses de latéralisation,
met un instant en abîme une direction que le film aurait pu
emprunter. Celle de l'enquête et du détective de Scotland
Yard, en héros affirmé, évoluant et découvrant
au même rythme que le spectateur la pénible horreur et
la trouble vérité. Ici, il s'agit plus de l'étude
psychologique du personnage de Slade et de sa découverte progressive;
celle d'un pathologiste qui oeuvre sur des recherches inconnues et
dangereuses ainsi que son intêret pour la Bible.
Laird Cregar domine The Lodger, effectuant une incroyable
performance dans le rôle du locataire tourmenté qui pourrait
s'avérer être l'éventreur... Les plans en contre-plongée
accentuent encore plus l'imposante stature de Slade et jouent avec
l'ombre et la lumière sur son visage; car là où
éclate la lumière, se trouve forcément un versant
d'ombre. En effet, le visage de Slade éclairé lors de
gros plans comporte toujours une part d'ombre, comme attestant visuellement
l'idée que le personnage serait à la fois un locataire
discret et un tueur sanguinaire. Représentation expressionniste
d'une certaine dichotomie de la nature humaine.

Dans ce film le travail sur la lumière est remarquable, à
la fois afin de restituer l'ambiance et l'imagerie victorienne, mais
également comme substance et matériau propre. Ainsi
torches et bougies éclairant les pièces ou portées
par les personnages permettent la révélation d'un obscur...
Certains éclairages sont claustrophobiques, comme si la lumière
ne provenait pas d'une source distincte. Comme si, se suffisant à
elle-même, elle diffusait juste un halo morne de clarté
glacée. Une illumination malveillante éclaire Slade,
à n'en point douter dans la pure tradition de films expressionnistes.
Un exemple manifeste figure durant le spectacle de Kitty (Merle Oberon),
où les yeux subtilement cerclés de maquillage noir,
Slade semble affronter ses terreurs.
Slade est différent des autres et intrigue son entourage. Retournant
les portraits d'actrices de sa chambre, il se plaint de l'étrangeté
de ces tableaux et a l'impression que ces femmes le suivaient du regard.
L'évocation manifeste d'une certaine culpabilité ou
alors d'un malaise d'un autre genre qui pourrait prendre source dans
la mésaventure de son frère. Car Slade nourrit une aversion
pour les femmes, surtout les actrices, poudrées, maquillées,
sublimation de la féminité devant un public. Il s'interroge
sur le statut de femmes s'exposant pour attirer les hommes.
A sa logeuse, il exhibera le portrait du frère qu'il vénére.
D'habitude si avare de paroles, cette fois les mots se bousculent
et il ne tarit pas d'éloges sur un frère que l'on devine
prématurement disparu. Il insiste sur la clarté de son
regard, la sensibilité de sa bouche. Cet amour traduirait-il
une homosexualité refoulée où la perte de l'objet
d'affection exacerberait-il sa névrose?

La perception des gens étaye alors les suspicions, fortifiées
par le fait qu'une personne apparaisse mystérieuse et différente.
Slade est-il l'éventreur ou ses problèmes comportementaux
laissent à croire qu'il pourrait s'agir de lui, qu'il souffre
des mêmes maux... voire qu'il endosse un rôle que les
autres, le grand Autre ont déterminés?
Lorsque la logeuse lui apportera un grog afin de récupérer
des empreintes, Slade n'apparaît alors plus que comme une silhouette
sur le mur de sa chambre, cette fois pleinement invisible et signifiant
à la vieille dame que son travail est bientôt terminé...
Cette scène entérine la désincarnation de l'homme
public, du chercheur au profit de sa conversion manifeste en forme
d'ombre.
À la fin du métrage, la part obscur de Slade ayant pris
le dessus, il a la possibilité de surgir du coin d'une rue,
de frapper n'importe où, inquiétante silhouette dans
les ténèbres. La lumière braquée sur son
visage souligne une forme d'animalité dans son regard, mais
oscillant à la fois entre la prédation et la bête
traquée. Pris au piège, armé d'un couteau, tel
un animal acculé, la musique se stoppera brutalement installant
le silence et le cadre se resserrera sur le visage de Slade. La cohorte
de policiers s'approche, seule est audible la respiration de Slade
qui s'amplifie de plus en plus. Au mouvement des autorités
pour s'emparer de lui, il se jette à travers une fenêtre
et tombe dans la Tamise...Une Tamise qui nettoie la ville aux dires
de l'inspecteur.
À la fin, une forme sombre flotte dans l'eau noire, cela ne
peut être que Slade; un léger doute qui accapare également
la logeuse en pensant, à propos de l'assassin :« Espérons
que c'était lui ! »...
Jack l'éventreur n'est certes pas le premier tueur, mais celui
qui oeuvre initialement au sein d'une grande métropole. Le
caractère innommable et horrible de ses mutilations meurtrières
ont forgé sa popularité mais bien moins que le fait
que son identité soit demeurée inconnue. La légende
de l'éventreur était née, se vouant en mythe
au fil du temps, et ne cessera dès lors de déchaîner
l'imagination d'écrivains et de cinéastes.
Christophe Girard