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Nordeste du
Brésil, Etat du Pernambouc. Une route, interminable, sillonnée
de véhicules lancés à toute berzingue. Un animal
mort gît sur le bas côté, première carcasse
de bétail d’un film qui en montre beaucoup, et frontalement.
Là-haut, quelques gamins jouent à se faire peur avec
les voitures qui passent. Dès l’ouverture, on stagne
dans un entre-deux, pris entre la vitesse et le sur-place, la route
bitumée et la poussière, quelque part entre l’ici-bas
et un ailleurs invisible, sûrement meilleur. Ce « quelque
part » misérable, deux gamins, Nego et Cocada, veulent
le quitter. C’est la détermination silencieuse qu’ils
déploient autour de leur projet que s’attache à
montrer ce beau film. La caméra ne décollera pas plus
d’ici qu’elle ne quittera leurs deux visages soucieux
d’enfants trop vite grandis, errant aux abords d’une station-service
plantée aux alentours d’une terre désolée.
En attendant Sao Paulo. Le
Rêve de Sao Paulo, précédent film de
Duret et Santana sorti en 2005, relatait le voyage de 3000 km d’un
jeune paysan du Nordeste vers Sao Paulo, nouvel Eldorado brésilien.
Puisque nous sommes nés est en revanche pétri
dans le sur-place. Le film est né d’une rencontre avec
un enfant qui traînait, affamé, autour d’une station-service
du Nordeste. Duret et Santana ont eu envie d’accompagner ces
adolescents dans leur quête et leur désir de partir,
ce qu’ils ont fait durant six mois. Ils ont suivi Nego, qui
habite dans une favela avec sa mère et ses neuf frères
et sœurs, et Cocada, dont le rêve est de devenir chauffeur
routier : Le camionnage, c’est prendre le large, habiter un
domicile mobile et avoir bon gagne-pain. Plus qu’un désir
de partir, il s’agit aussi de se forger une identité
: « Il faut qu’on parte pour savoir qui on est »,
dira Cocada. En attendant, ils tournent en rond, vivent de menus travaux
et sont parfois obligés, comme Nego, de mendier pour survivre.
Le film vaque entre deux eaux, accompagnant ces adolescents qui n’en
sont plus tout à fait mais dont le jeune âge leur permet
encore d’espérer des lendemains meilleurs. Leur univers
se loge aux confins de leurs terres, à la lisière de
la fuite - la station essence en guise de gare routière potentielle,
la cabine de Mineiro, camionneur et père de substitution, comme
échappatoire.

Hors-champ opératoire. Jean-Pierre Duret est ingénieur
du son et a travaillé pour des pointures (Pialat, Straub et
Huillet, les frères Dardenne, Doillon pour n’en citer
que quelques uns). D’où sans doute, ce saisissant hors
champ sonore du film. Ronflement des moteurs de camions, klaxons,
discours de Lula en campagne électorale retransmis dans les
rues du village, beuglements des vaches dessinent un environnement
sonore qui gravite autour des gamins, circonscrivant peu à
peu un univers pesant dont ils ne demandent qu’à s’affranchir.
Sao Paulo reste un nirvana inaccessible – donc invisible ici,
auquel seuls les routiers peuvent prétendre, bien loin de cette
terre poussiéreuse du Nordeste, où les hommes cohabitent
avec des animaux à peine vivants, dont la maigreur effraie.
La route, ruban noir dont on ne voit vraiment que le bas-côté,
cerne et ferme le territoire en même temps qu’elle représente
l’espérance d’une fuite en avant.
Mi-chemin. La caméra sonde les visages tels des paysages, «
comme dans les westerns de Sergio Leone », disent Duret
et Santana. Une attention vigilante au moindre regard jeté
qui donne au portrait de ces enfants sa force, sa sensibilité.
Les personnages de ce documentaire acquièrent ainsi une dimension
quasi-fictionnelle. Duret et Santana mettent en accord le tiraillement
vécu par les enfants - entre affrontement quotidien de la pauvreté
et volonté de s’en échapper -, à la forme,
à mi-chemin entre documentaire et fiction. Pourtant, si les
gros plans rendent compte d’une attention portée au moindre
détail, la mise en scène reste emprunte d’une
grande discrétion. Aucune marque énonciatrice ostensible
(voix-off, caméra trop présente, subjectivité
étouffante du point de vue) ne point, et cette retenue manifeste
constitue l’un des atouts du film. En écho à cette
démarche, la parole n’émerge pas selon le principe
classique de l’interview. Les gamins se livrent et se confient
l’un à l’autre en oubliant, semble-t-il, la caméra.
Leurs propos frappent et étonnent par leur spontanéité,
signe d’un remarquable travail d’écoute effectué
en amont. Aussi l’univers prend vie de manière autonome,
sans être déterminé par rapport à un quelconque
regard étranger inopportun (du cinéaste, du spectateur).
C’est en cela que ce film fonctionne et touche simplement, sans
misérabilisme ni didactisme.
Laura Le Gall

•Synopsis
Brésil, Nordeste, état du Pernambouc. Une immense station-service,
au milieu d’une terre brûlée, traversée par
une route sans fin. Cocada et Nego ont 13 et 14 ans. Le premier veut
devenir chauffeur routier. Il dort dans une cabine de camionneur. La
journée, il rend service et fait des petits boulots. Son père
est mort assassiné. Mineiro, routier, est comme un père
de substitution, qui prend le temps de lui parler. Nego, lui, vit dans
une favela entouré d’une nombreuse fratrie. Après
le travail aux champs, il rôde avec Cocada à la station-service,
fasciné par le mouvement des voyageurs. Tous deux s’interrogent
sur leur identité et leur avenir, dont la seule perspective est
la route vers Sao Paulo, nirvana situé à 3000 km de là.
•Fiche
technique
2008 – France/Brésil - 90 min – couleur
Sortie: 4 février 2009
Réalisation : Jean-Pierre Duret et Andrea Santana
Production : Ex-Nihilo, Kissfilm. Co-produit par Mikros Image
Présent dans les festivals : Festival de Venise 2008, sélection
officielle Orizzonti
Festival de Namur, Grand Prix et Prix du Public
•Site
officiel du film
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