)))  DE l'AUTRE CÔTÉ. Chantal Akerman . 2003

 


De l’autre côté s ‘inscrit dans une trilogie de carnets de voyage :
D’Est (1993/ Europe de l’Est) – Sud (1999/Texas) - De l’autre côté (2003/frontière Mexique-États-Unis). À travers ces 3 documentaires disséminés sur 10 ans, Chantal Akerman dessine une Trilogie sur l’Autre, celui qui vit à des milliers de km.


1993 / D’EST

Elle fait un grand voyage en Europe de l’Est : ex-RDA, Pologne, Ukraine, ex-URSS. Elle part à la rencontre de l’Autre en laissant de côté ses péjugés – pour essayer de filmer ce qu’elle voit avec un regard neuf , comme une exploratrice – ce sera également sa démarche dans les 2 autres documentaires ; se présenter comme une plaque sensible face à la réalité. Ce qu’elle appelle: "avoir une écoute flottante". Filmer avec ses tripes, ses émotions, plutôt qu’avec sa tête.


1999 / SUD

Au départ, elle voulait faire un hommage à l’Amérique de l’écrivain William Faulkner et puis juste avant son départ, un drame, une tragédie banale survient : un jeune homme noir, James Byrd est sauvagement lynché par 3 blancs. À Jasper au Texas.
Elle va filmer ce qui la touche :ce sera le mutisme, le silence après le drame. Et notamment le silence de la nature. Lorsqu’elle filme un arbre, elle cherche à évoquer toutes les images de pendaison qu’il y a derrière. Il n’y a pas d’image innocente.

Autre plan: Ce jeune homme noir, James Byrd, a été traîné au sol par une voiture sur plusieurs kilomètres. Chantal Akerman refait le même parcours en filmant le sol, long travelling sur le bitume sur lequel il y a encore les marques blanches que fait la police lorsqu’elle retrouve des morceaux de corps, car ce jeune homme a été démembré.

Jean-Michel Frodon (alors critique de cinéma au journal Le Monde) propose une belle définition de son travail :
« Chantal Akerman capte quelque chose de la lueur fossile des tragédies lointaines et des drames immédiats ».

Il la définit comme une sorte d’archéologue. Elle s’intéresse aux traces, physiques et psychologiques d’un évènement. Ce qu’elle explique très bien dans l’entretien (pour Kinok): car ces traces sont évocatrices, elles font appel à l’imaginaire du spectateur. Elles renvoient non seulement à son histoire immédiate, personnelle mais aussi à d’autres histoires, plus collectives, à la grande Histoire.


2003 / DE L ‘AUTRE CÔTÉ

À la base de ce projet, il y a un article paru dans la presse qui évoquait que quelque part à la frontière entre le Mexique et les États-Unis, des ranchers de l'Arizona avaient décidé de faire leur propre loi et de chasser les immigrés clandestins avant de les livrer à la border patrol. Ce qui avait choqué Chantal Akerman, c’était les termes employés pour parler de ces mexicains qui voulaient passer la frontière. Les ranchers parlaient de saleté: « ils amènent de la saleté». "Dirty People" comme on disait "Dirty Jews"- "Sales juifs" dit-elle. Ce sont ces mots qui l’ont guidé jusque là-bas.

Dans De l’autre côté, ce qu’il y a derrière chaque image, c’est la peur de l’Autre.
Et toujours à travers des images calmes, silencieuses mais jamais muettes.

Plan large: un panneau en plein désert sur lequel il est écrit : "Halte à la montée du crime. Arrêtez l'invasion. Notre environnement est salit par l'invasion." Contraste entre la violence des propos et le calme de l’endroit.
Akerman filme longuement le désert parce que c’est lieu du drame. C’est devenu le seul endroit où les mexicains peuvent passer la frontière et c’est là où beaucoup d'entre eux y laissent leur vie.

La 1ère partie du film a donc lieu au Mexique. Akerman rencontre une mexicaine qui a perdu son fils dans cette traversée du désert, puis un jeune homme qui lui, veut l'affronter pour aller vivre aux États-Unis.
Elle filme ensuite le mur de la frontière. Ce mur qui n'est pas qu'une simple et aberrante séparation entre 2 états, nous est aussi montré comme un enclos, presqu’une sorte de prison dans laquelle se seraient enfermés, les américains.
Puis Akerman va de l'autre côté pour savoir qui sont ces hommes et ces femmes qui ont "peur des Mexicains parce qu’ils arrivent en masse et qu’ils vont finir par prendre le pouvoir ".
Et brusquement, cette paranoïa nous renvoie à la nôtre. À cette France qui a peur, avec ses 5 500 000 français capables de voter pour qu'un homme d’extrême-droite soit leur président. La peur des pays riches.

Au fur et à mesure que le film avance, la caméra de Chantal Akerman devient une caméra de surveillance infrarouge. Celle de la police qui traque d'hélicoptère les mexicains qui tentent de passer la frontière en pleine nuit. Ces hommes n'apparaissent plus que comme des petites tâches de couleur, des points de châleur dans le viseur. Abstraits. Le champ de la caméra devient le champ de tir d’une caméra-fusil où ceux qui rentrent dans l’image sont implicitement tués.


Laurent Devanne

•))) lire l'entretien avec Chantal Akerman