))) LA FEMME DES SABLES.  Hiroshi Teshigahara.  1964, ressortie le 11 avril 07

 

Mirage de la vie

 


Après les adaptations de Tanizaki par Masumura (Passion, Tatouage), La Femme des sables nous entraîne à la rencontre d’un autre couple d’écrivain et de cinéaste, celui formé par Kôbô Abe (1924-1993) et Hiroshi Teshigahara. Kôbô Abe peut être considéré comme un Kafka japonais, qui aurait mêlé l’érotisme à l’angoisse existentielle. On doit à Teshigahara trois adaptations de ses oeuvres: La Femme des sables (1964), Le Visage d’un autre (1966) et Le Plan déchiqueté 1968). Dans Le Visage d’un autre, un homme (l’étonnant Tatasuya Nakadai) change de visage pour devenir l’amant de sa propre femme ; dans Le Plan déchiqueté, un détective mène sans le savoir une enquête sur lui-même. Kôbô Abe est l’écrivain de la perte de l’identité et de l’aliénation. Dans une société basée sur la ressemblance et l’angoisse permanente de la faute, il n’est guère étonnant que les angoisses bureaucratiques de Kafka aient connues un équivalent japonais.

Dans La Femme des sables, récit tout à la fois fantastique et naturaliste, un instituteur traverse une région désertique pour s’adonner à sa passion : l’entomologie. Suivant la logique d’inversion propre au fantastique, le chasseur se retrouve pris au piège. Pour des motifs qui resteront obscurs, les villageois l’emprisonnent au fond d’une carrière de sable en compagnie d’une jeune veuve. Là, pour gagner de quoi subsister, il devra, sans fin, déblayer le sable qui s’écoule dans la caverne. Bien qu’une intimité se crée avec la jeune femme, il tentera plusieurs fois, sans succès, de s’évader. Le monde, pour lui, va désormais trouver son origine et sa fin dans le petit territoire ensablé de sa prison à ciel ouvert.


Comme nombre de films japonais de la même époque (qu’il s’agisse de L’Ange rouge de Masumura, de L’Histoire d’une prostituée de Suzuki ou encore du Sabre de Misumi), La Femme des sables affiche un splendide noir et blanc. Alors qu’ils allaient devenir les maîtres du scope couleur, les japonais semblaient déjà avoir porté le noir et blanc à son apogée. Dans La Femme des sables, le noir et blanc se justifie pleinement par l’absence de couleurs du désert et une mise en scène «calligraphique». Le désert devient un espace abstrait, parcouru de sillons, dont on ne peut jamais déterminer l’échelle. Teshigahara retarde la réelle compréhension des plans, faisant passer une vaste étendue pour un plan rapproché du sol et inversement. Souvent c’est l’entrée du personnage dans l’image qui donne au spectateur l’échelle réelle du paysage. De la même façon, les insectes, filmés en macro, deviennent des créatures monstrueuses dressant un évident parallèle avec La Métamorphose de Kafka. Ce déséquilibre incessant auquel le spectateur est soumis, proche en cela des architectures oppressantes du Procès de Welles, permet à Teshigahara d’atteindre une forme particulière de fantastique. L’entomologiste prend la place de l’insecte rare qu’il recherchait et il est permis de douter de la réalité humaine des villageois. Ainsi, jamais nous ne verrons leurs visages à découvert. D’abord filmés à contre-jour, ils portent par la suite des faces de démons lors d’une fête aux allures de sabbat. Les masques, rappelant celui de la sorcière d’Onibaba de Kaneto Shindo, semblent dévoiler la vraie nature des villageois : des divinités malignes s’amusant à torturer l’être humain comme des enfants le feraient d’un insecte. Par bien des aspects, c’est leur point de vue qu’adopte Teshigahara, sa caméra devenant la loupe d’un entomologiste. L’être humain, placé en observation avec une certaine froideur, semble guidé par trois mouvements primordiaux : la survie, l’angoisse de la solitude mais aussi, et sans doute est-ce le plus important, une recherche incessante de liberté. Par là, La Femme des sables s’inscrit dans une veine typiquement japonaise qui, à travers des structures quasi sadienne, atteint une forme singulière et pure d’humanisme. Car même, parvenu à l’extrême de l’aliénation, le héros découvre une forme de liberté. La source d’eau au fond de la carrière, dont il fait son trésor secret, devient l’allégorie d’un désir de liberté toujours renaissant.


La veine existentialiste de Teshigahara, son érotisme cruel, le rattache davantage à Masumura et Kaneto Shindo qu’à ses contemporains, très politisés, de la Nouvelle Vague japonaise. Indice des liens raccordant entre elles les avant-gardes mondiales des années soixante : la présence d’ Eiji Okada dans le rôle de l’entomologiste, précédemment interprète d’Hiroshima mon amour d’Alain Resnais. Les plans abstraits des corps nus des amants, recouverts de sables, trahissent d’ailleurs l’évidente influence du film de Resnais. Souhaitons que Carlotta poursuive son entreprise de reconnaissance de l’œuvre de Teshigahara avec le fascinant Visage d’un autre.

Stéphane Du Mesnildot


Synopsis
Un homme marche dans le désert. Il observe les insectes, les photographie, les ramasse. S’étant arrêté pour se reposer, il est accosté par trois villageois qui lui proposent de passer la nuit dans leur village. L’homme est escorté jusqu’à une fosse au fond de laquelle une femme l’accueille et lui offre repas et couche. Pendant la nuit, la femme sort et ramasse le sable qui s’écoule des parois. Au petit matin, l’échelle de corde a disparu et l’homme se rend compte qu’il a été fait prisonnier. .

Infos
Sortie : 11 Avril 2007 en copies neuves et version longue inédite en France
La femme des sables (Suna no onna). Japon. 1964. Durée : 143 mn.
Réal. et scén. : Hiroshi Teshigahara.
Prod.: Kiichi Ichikawa et Tadashi Oono.
Photo : Hiroshi Segawa.
Mus.: Tôru Takemitsu
Déc. : Totetsu Hirakawa et Masao Yamazaki
Dist.: Carlotta Films
Avec : Eiji Okada et Kyôko Kishida.

PRIX SPECIAL DU JURY AU FESTIVAL DE CANNES 1964

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