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Pour
De l’autre côté, vous êtes partie
d’un fait divers que vous avez lu dans Libération.
Que connaissiez-vous de cette réalité à la frontière
mexicano-américaine ?
Pas grand-chose…tout ce que tout le monde en savait du côté
de San Diego. En fait, j’ai pas du tout traité ce qui m’a
fait aller là. Ce qui m’a fait aller là, c’étaient
tous les ranchers qui voulaient chasser avec un matériel technologique
très avancé, les mexicains qui passaient et les enfermer
dans leurs ranchs. Il y a eu des morts et tout ça. J’ai
pas du tout fait un film là-dessus. Mais je savais ce que tout
le monde sait, c’est-à-dire peu de choses. J’ai commencé
à lire tous les journaux, à voir tout ce qui se passait.
La frontière est très très longue, c’est
des milliers de kilomètres. J’ai choisi cette ville-là,
Agua Prieta, parce qu’elle m’a le plus impressionnée,
de par sa platitude et de par ce mur. En même temps, je me suis
sentie bien dans cette ville. J’ai appris en allant à San
Diego qu’ils avaient mis tellement de ‘Border patrol’
que les gens avaient été refoulés par là.
Donc, au départ, ils passaient par milliers, ils sautaient simplement
au-dessus du mur car il n'y avait que huit ‘Border patrol’.
C’est là qu’ils en ont rajouté et les gens
ne pouvaient plus passer par la frontière. Ils passaient par
la montagne et les accidents ont commencé, enfin les morts. C’est
ce que raconte le shérif dans le film. C’est un homme de
droite mais libertaire. C’est un policier, mais, par exemple,
il y a un ballon dans le ciel qui regarde si des mexicains passent,
et bien il est contre, parce que ça abîme le paysage. Il
dit que les gens qui viennent comme ‘Border patrol’ ne sont
pas du pays et gâchent la vie de tout le monde. Il est libertaire
dans cet esprit-là, il ne dit pas que tout le monde doit passer.
Il dit aussi que le gouvernement savait qu’il y aurait des morts,
c’était impossible autrement. Il n'est ni du côté
de Bush, ni du côté des démocrates, il est pour
la Convention Américaine, c’est tout. Et la Convention
Américaine, c’est : Tu seras libre. Tout ce qui empêche
la liberté pour lui est une injure à la Constitution Américaine.
Ce sont des libertaires constitutionalistes. Mais lui c’est un
ancien mormon donc, il dit qu’il ne faut pas qu’il y ait
de morts, si vous voulez.
Comment est-ce qu’on aborde une réalité
comme celle-ci quand on habite à des milliers de kilomètres
? Comment est-ce que vous décidez d’appréhender
les choses de façon concrète ?
Je me laisse faire par ce que je vois et par ce que je sens. Du coup,
il y a des désirs d’images qui me viennent, des désirs
de rencontrer certaines personnes, mais je n’ai pas de plan, ni
d’agenda préétabli comme on dit en Amérique.
Je me laisse faire. J’ai une écoute, comme on dit: "l’écoute
flottante de l’analyste". Donc, ce qui est important ressort.
Mais je ne viens avec aucune idée, aucune idée. Si on
vient avec des idées, on trouvera ce qu’on veut, on trouve
toujours. Mais, on n'a plus besoin de faire le film, on ne découvrira
rien. Alors que pendant le film, je découvre, je me laisse imprégner,
je suis comme une éponge qui écoute d’une manière
flottante…
Est-ce que filmer, c’est se poser des questions et en
filmant, trouver des réponses ?
À peine…Vous ne connaissez pas la blague juive : «
J’ai une réponse, j’ai une réponse, qui est-ce
qui a une question ? » …Donc, je n’ai ni réponse,
ni question. Je me laisse faire par tout ce que je sens et tout ce que
je vois. Après évidemment, je ramène la matière
et beaucoup beaucoup de choses au montage. On sculpte dans cette matière
en quelque sorte avec Claire Atherton, ma monteuse, et se dégage
quelque chose où il y a forcément de la pensée...
mais pas de la pensée dite, élaborée. C’est
un travail d’artisan, où l'on se rend compte qu'on ne peut
pas mettre deux plans de la même série l’un à
côté de l’autre, il en faut au moins trois, quatre
ne marche pas, il en faut cinq et on cherche, on cherche, jusqu’à
ce que le film apparaisse. Ça m’a pris plus de temps de
monter que de filmer.
Vous êtes restée combien de temps là-bas
?
Peu…J’y ai été plusieurs fois. La première
fois en novembre 2001, puis j’ai commencé à repérer
toute seule ou avec des amis ou avec un assistant, Robert Fenz. J’ai
commencé à filmer avec ma toute petite caméra -
il y a plein d’images qui sont dans le film - et puis mon équipe
m’a rejointe. Donc on a commencé à filmer en septembre,
c’était trois semaines, et puis encore trois/quatre semaines
en novembre/décembre 2002.
Mais n'y-a-t-il pas un risque quand on est extérieur
à une réalité…
... on n'est pas extérieur …parce qu'il y a la même
ici. On comprend très bien. Quand j’ai raconté ce
que je faisais à ma femme de ménage qui est Philippines,
elle m’a dit: « Mais, c’est ma vie ! ». On n'est
pas extérieur, on est dedans. C’est pas des belges, c’est
pas des français, c’est pas des allemands, c’est
des mexicains, mais le problème qui est en cause là-bas,
on a le même ici, totalement. Alors les gens ne s’expriment
peut-être pas de la même manière, mais on a le même.
On ne met pas de mur, mais on met un mur de flics, on met un mur d’empêchements,
autrement. Essayer de venir de Pologne, du Maroc, du Pakistan ou de
je ne sais où... on a bien vu ce qu’il y avait à
Sangatte, c’est le même problème partout. Il y a
deux mondes en ce moment : les Américains et les Européens
de l’Ouest qui sont comme deux forteresses et en même temps
comme deux prisons. Et tout le reste du monde veut rentrer, enfin pas
tout le reste mais, beaucoup de gens veulent rentrer ici. Et nous, on
se protège de plus en plus. C’est le même type de
problème et c’est ce que raconte un des mexicains qui dit
pourquoi il veut rentrer. ll veut avoir une vie décente.
Et vous aviez conscience de ça avant de partir ?
Je savais bien sûr. Et c’est d’ailleurs pour ça
que je l’ai fait là-bas. Les gens d’ici voient mieux.
Si vous voyez quelque chose tous les jours, vous ne le voyez plus. Tandis
que si vous voyez d’autres gens, vous vous dîtes: "Ben
oui, c’est comme ici !" silence.
Mes parents sont arrivés d’Europe de l’Est, de Pologne
dans les années 30. Il y avait ce qu’on appelle "la
grande et la petite nationalité". "La petite nationalité",
on ne pouvait voter que pour les communales, et pas pour les ministres,
le PS, tout ça. Et bien, mon père qui est arrivé
dans les années 30 en Belgique n'a eu "la grande nationalité"
que vers les années 80. Vous vous rendez compte ! Et du côté
de ma mère, ils ont mis 20 ans pour que toute la famille soit
réunie en Belgique : mon grand-père est arrivé
le premier, parce qu’il voulait arriver avec des papiers qui ne
donnaient pas la nationalité mais juste le droit de travailler.
C’est
malheureusement une histoire vieille comme le monde. Si vous lisez les
histoires des Athéniens, il y avait les esclaves et puis les
étrangers qui étaient des sous-êtres. Dans toute
l’histoire ça a été comme ça : on
ne prenait des étrangers que pour en faire des esclaves. C’est
un peu pareil aujourd'hui, à part qu’ils ne sont pas des
esclaves, mais ils sont mal payés, ils lavent les chiottes, des
trucs comme ça. Après, ils deviennent jardiniers et la
deuxième ou troisième génération, les gosses
deviennent des profs, des docteurs. C’est pareil ici : on a fait
venir des algériens pour leur faire faire des travaux de bâtiments
que plus personne ne voulait faire, on les faisait vivre dans des taudis
à 18 dans une chambre, on les séparait de leur femme…
et on continue de le faire. Et tous les gens qui travaillent au noir
– tant mieux pour nous parce qu’en même temps, on
en a besoin quelque part…l’Italie s’est sortie d’une
crise très grave grâce à "l’économie
secondaire", comme on appelle ça. Mais bon, qu'est-ce que
ça veut dire ?… Allez dans n’importe quelle famille
de petits instituteurs ou de professeurs, ils ont en général
une femme de ménage sans papiers qu’ils paient au noir.
Et c’est ça dans tout le monde européen. Donc, ce
n'est pas appréhender une totalité qui m'est inconnue.
Elle m'est totalement connue. Le paysage est différent, les tempêtes
sont différentes et il y a un mur, réel, physique...
...et visuel, cinématographique, aussi.
Physique et cinématographique, bien sûr. Et qui évoque
d'autres murs. Quand j'ai montré ce mur à ma mère,
je lui ai dit : "À quoi ça te fait penser ?".
Elle me dit :"Tu sais bien !". Elle a été à
Auschwitz. Alors que ce n'est pas Auschwitz. Mais l'évocation
visuelle de ces halogènes qui sont là pour surveiller
le mur… À quoi on pense ? Au mur de Berlin, à tous
les murs. Donc, ce n'est pas une réalité qui est inconnue.
Elle évoque d'autres réalités que l’on connaît
malheureusement très bien.
Sud et De l'autre côté sont centrés
autour de faits divers. Pour le premier, il s'agit du lynchage d'un
jeune noir, James Byrd, par trois blancs. Le second autour de ces mexicains
qui cherchent à passer la frontière américaine.
À chaque fois, vous choisissez de filmer les traces plus ou moins
physiques et psychologiques de ces évènements. Pourquoi
ce choix, plutôt que de filmer des choses qui soient plus en prise
directe avec le réel ?
Parce que... pour vous donner un exemple: à la fin du film Sud,
je montre la route où James Byrd Junior a été lynché
par ces trois blancs extrémistes. Sur cette route, il y a des
ronds qu'a faits la police et dans ces ronds, il y avait un morceau
de main, un morceau de cerveau, tout au long de la route. Parce qu'ils
l'avaient attachés. Et bien, je trouve que pour faire fonctionner
l'imaginaire de l'autre, de celui qui va regarder, c'est plus fort de
ne pas montrer. Montrer forclos le discours à la place de l'ouvrir.
Et quand on ne montre pas, ça ouvre l'imaginaire. Et l’on
rentre dans son propre imaginaire, et l’on a une sensation et
ce n'est pas de l'information, c'est du senti. L'information, on en
voit tous les jours et les gens oublient le lendemain. Oui.
Michaël Moore qui a présenté Bowling
for Columbine - à Cannes l'année dernière
en même temps que votre film, De l'autre côté
- parle du même sujet que vous, autour de cette question
de la peur de l'autre. Que pensez-vous de ce cinéaste et de sa
démarche qui est radicalement différente de la vôtre
?
Je n'ai rien vu, je ne peux rien en dire. Mais ça ne m'attire
pas. Mais il paraît que son premier film était très
bien. Mais j'ai pas vu. Il se mettait vraiment en cause dans le premier
film, lui, personnellement.
C'est-à-dire qu'il a tendance à rechercher des
situations de crise en confrontant les "bourreaux" et les
"victimes", alors que vous êtes dans une démarche
inverse où c'est plutôt les temps morts qui vous intéressent
…
…et qui révèlent les morts. Écoutez, je déteste
les trucs binaires. Je pense que dans la victime, il y a parfois du
bourreau et dans le bourreau, il y a parfois de la victime. Regarder
le monde d'une manière binaire, c'est rester dans tout ce qu'on
a eu dans ce siècle. Il y avait le capitalisme, le communisme,
je pense que c'est une vision étriquée. Je ne sais pas
si ses films sont comme ça. Mais quand vous dites "bourreaux
et victimes", je ne veux pas de situation étriquée
et binaire. Il faut toujours qu'il y ait un 3ème terme.
Dans De l'autre côté, vous passez la frontière,
vous allez voir les américains. Pourquoi était-ce essentiel
de vous confronter au regard américain ?
Parce qu’il fallait quand même leur laisser de la place.
Dans le film, je finis quand même par revenir à une mexicaine
qui est passée. Je voulais aussi montrer comment ces américains
ont une peur de l’autre, et pensent que l’autre amène
de l’abjection, de la pourriture, de la saleté, de la pollution,
des microbes, enfin de la maladie chez eux. Et comment ils sont d’une
énorme sincérité en disant ça. C’est
à la fois atroce et bouleversant. Ils le pensent vraiment. S’ils
le pensent, c’est qu’ils ont cela en eux. Il faudrait faire
un film sur le Mexique, mais c’est autre chose. C’est aussi
un pays terrible, féodal avec une police totalement corrompue,
mais ce n'était pas le sujet. Il y avait ce film qui était
pas mal, sur la drogue…
...Traffic (de Steven Soderbergh, ndlr) ?
Traffic… où l’on voit comment c’est
main dans la main. Et comment les mexicains ne sont pas des agneaux.
D’ailleurs, les gens que j’ai rencontrés sur la route
racontent que ce sont aussi les flics qui les ont volés. Il y
a aussi des gens biens en Amérique...
Justement, vous n’avez pas voulu montrer les américains
qui avaient un discours plus ouvert.
Le problème c’est que ceux qui avaient un discours plus
ouvert avaient un discours chrétien que je trouvais hypocrite.
Vous ne les avez pas utilisés par peur que ce ne soit
pas compréhensible ?
Ils me dégoûtaient. Ils me dégoûtaient trop.
Ils me dégoûtaient plus à la limite dans leur discours
chrétien et hypocrite que ceux qui ressentaient juste quelque
chose dans toute leur naïveté. Oui… J’ai filmé
pendant une heure un prêtre dans une ville près de Douglas.
En effet, il va mettre des points d'eau dans le désert, mais
il est répugnant. Alors, il y a des gens avec lui qui sont chouettes.
Mais toujours avec ce discours chrétien qui est intenable et
qui fait aussi faire des horreurs. Je ne préférais pas.
En donnant la parole à ces américains pour qu'ils
parlent de leur peur de l'autre, est-ce que vous ne colportez pas cette
image un peu protectionniste et paranoïaque que nous avons d'eux
?
Mais ils l'ont là-bas. Les 3/4 l'ont. J'ai quand même été
là. Le 11 Septembre, j'étais à Mexico, le 15 Septembre,
j'étais à Agua Prieta. Donc, c'est aussi lié à
ça. Ça n'a fait qu'amplifier. J'ai vraiment adouci les
choses au maximum pour les raisons que je vous ai dites tout à
l'heure. silence
Mais j'ai quand même donné la parole au shérif qui
lui, ne dit rien contre les mexicains. C'est une parole qui peut contrebalancer
l'autre quand même.
Il y a
une interview qui se passe dans un restaurant américain lorsque
vous passez la frontière. Cet américain croit que vous
ne filmez pas alors que vous filmez…
…il le sait très bien. Ce type a travaillé à
la télé avant. La caméra est au milieu de son restaurant,
mais c'est moi qui n'étais pas sûre qu'il soit dans le
cadre parce qu'il était très bord champ.
Avez-vous eu du mal à obtenir leur parole ? Ça
semble dire qu'il y a comme un tabou sur ce sujet.
Non, c'est ce type-là qui après m'a fait rencontré
tous les gens de son café. Ils ont tous parlés, mais je
ne les ai pas pris parce que c'était trop long.
Vous n'avez donc eu aucun mal à faire parler les américains
sur cette réalité-là, il n'y a pas de honte ?
Non. Il n'y a pas de honte. Tout le temps, ils se défendent.
Ils disent: "C'est des braves gens, mais quand même, j'en
ai sauvé une qui était morte de froid, mais quand même
!". Parce qu'ils sont toujours dans ce café-là. On
était à Thanksgiving, il y avait une petite cagnotte pour
"the turquey", la dinde pour les pauvres gens. Ils ont toujours
la bonne conscience de faire le Bien. Et tant mieux que les pauvres
gens puissent manger de la viande à Thanksgiving mais c'est vite
fait bien fait comme aide à la population. Il y avait un horrible
type qui chantait dans une église. Au début, il avait
un discours à peu près normal mais quand il se laissait
aller, c'était terrible. Mais il travaille dans une église,
il est pour le Bien. Mais ça c'est Bush, c'est l'esprit de Bush.
Ils vont tout le temps à l'église. Dans le Sud, il y en
a à tous les coins de rue. J'en ai montré quelques-unes.
Il y a aussi le drapeau américain qui est comme une empreinte.
Chaque fois que vous filmez un américain, il y a un drapeau dans
un coin.
Il y en avait un peu moins avant le 11 Septembre. Après le 11
Septembre, il y en avait dans chaque voiture. Après, ils en ont
enlevés, mais il y en avait partout, partout, partout, partout,
partout.
En reprenant l'image de l'américain avec son drapeau
derrière, est-ce qu'il n'y a pas un risque de véhiculer
des clichés ?
Mais je ne sais pas… le film est passé, il y a un an à
Cannes, il sort maintenant et on a quand même une certaine idée
de l'Amérique. Je vais vous dire, j'ai vécu 3 ans, presque
4 ans en Amérique et j'ai un amour-haine pour l'Amérique.
Et je vais vous dire l'autre chose, c'est que si j'étais menacée,
ce serait probablement là que je m'enfuierais. Donc, j'ai un
amour-haine. L'amour est pour certaines choses et la haine est pour
d'autres. La haine est pour tout ce qui représente ce côté
Bush, avec le drapeau américain, les prières, la fausseté
et un certain type de capitalisme. Parce qu'ils veulent nous faire plonger
avec leur dollar qui baisse, ils veulent faire plonger le monde entier,
ils s'en tapent ! L'hypocrisie totale. Mais par contre, si vous allez
à New York, Boston ou Chicago... j'ai vécu les plus belles
années de ma vie à New York. Dans l'ouverture. Mais New
York est une île. Chicago est une île. Par contre, j'ai
été une fois en Caroline du Nord à Noël et
les gens étaient adorables. J'étais dans la famille d'un
ami à moi. Gros comme ça, parce que coca-cola, machin,
machin. On a été à l'église et j'ai été
horrifiée par ce que le prêtre disait. C'était insoutenable.
Donc, il y a à boire et à manger comme partout. Je pense
quand même que le shérif nuance, tout en étant constitutionnaliste,
c'est-à-dire certainement pas un homme de gauche. Mais c'est
un homme qui réfléchit.
Pourriez-vous faire un documentaire sur votre amour des Etats-Unis
?
Je l'ai fait avec News from home et Histoires d'Amérique.
Lorsque vous filmez les américains, vous utilisez une
petite musique classique en arrière-plan…
…c'est Monteverdi joué par Sonia Wieder-Atherton. C'est
de la musique qui n'a rien à voir avec le Mexique. C'est en effet
pour rendre ça plus emblématique. Pour dire que ça
pourrait être aussi ailleurs. Le fait de mettre du Monteverdi
là-dessus fait qu'on s'en va du Mexique. Ça ne devient
pas juste une interview de là, ça ouvre…j'ai faim,
attendez, je vais manger une banane.
Elle se lève et s'écrase une banane. Elle s'adresse
à son fils (?):
J'ai une grande amie à moi qui est morte aujourd'hui, Janine
Bazin, la femme de Bazin. Tu sais Bazin était un grand écrivain
sur le cinéma et c'est une femme qui organisait le festival de
Belfort.
Vous la connaissiez bien ?
Très bien, oui. Bon, elle était très très
malade à cause de ça, depuis des mois et des mois, la
cigarette. Il doit y avoir autre chose mais elle ne pouvait plus parler,
ni rien, elle ne pouvait presque plus respirer. C'est encore quelqu'un
qui a vu et qui a pensé, qui disparaît. Et quelqu'un que
j'aimais beaucoup. silence
Lorsque vous interviewez les mexicains, quel type de parole
attendiez-vous de leur part ?
Je n’attendais rien. Je laisse venir. Si vous voulez, quand j'étais
dans ce petit village où il y a eu 22 morts, les gens avaient
besoin de parler. Ils ne vont pas se raconter les uns les autres cette
histoire qu'ils vont ressasser. J'étais là et les gens
avaient besoin de parler pour faire leur deuil. Une fois que j'ai parlé
à la vieille dame, le monsieur a dit: "Moi aussi je veux
parler !" et j'ai 45 minutes sur lui. Malheureusement, il y aurait
un autre film à faire qui durerait 4/5 heures où il y
aurait toutes les paroles. Mais bon, c'est un film qui a été
produit par Arte, j'ai une sorte de contrat avec eux pour faire quelque
chose qui soit visible pour eux. Je ne sais même pas si ça
gagnerait finalement parce que je crois que dans un montage, il y a
énormément de choses…
…il s'agissait de densifier…
…de densifier voilà. Et d'être souvent emblématique
d'autre chose. De souvent évoquer d'autres choses.
Comment arrivez-vous à déterminer la durée
d'un plan ?
Je sens. Simplement, je sens. On projette le film et je sens, et je
sens, et je sens, et je sens et je dis: "Trop long ! C'est là
qu'il faut couper !". Un téléphone portable sonne.
Je sens physiquement.
Elle répond. Puis elle envoie son fils (?) faire une course.
Vous me parliez de la durée des plans, comment vous la déterminiez…
Vraiment par le senti. Mais il faut voir tout le film à chaque
fois. Je ne le sens pas plan par plan. Chaque fois qu'on met un plan
dans le film, on recommence à tout revoir. Et après, quand
on revoit tout le film, qu'il est soi-disant fini, on le repasse encore
et on le ressent. Parfois même en étant très long,
c'est trop court. Mais c'est inexplicable, c'est vraiment au senti,
au physique. Oui, c'est physique.
Est-ce qu'il n'y a pas un risque de tomber dans des plans qui soient
de l'ordre de la contemplation ?
Il y a besoin aussi de contemplation. Il y aussi besoin de vivre…parfois
je pousse les choses jusqu'à ce que ce soit énervant.
Jusqu'à la limite et quand c'est limite, pouf ! Jusqu'à
ce que ce ne soit plus supportable. Certains plans ont besoin d'être
dans la contemplation et d'autres ont besoin de devenir insupportable
pour passer à un autre. Ça dépend de quel type
de plan.
Quand vous dites "insupportable", que cherchez-vous
à créer chez le spectateur à ce moment-là
?
À vivre physiquement quelque chose d'intenable. Du coup, je fais
vivre quelque chose que ces gens peuvent ressentir. Ils sont là.
J'ai aussi l'impression que dans la durée, l'image se
transforme. Comme vous disiez tout à l'heure, il y a ce mur qui
devient un autre mur. Par exemple, il y a aussi ce long plan fixe sur
un panneau en plein désert sur lequel est écrit "Dead
End". Au fond de l'image, il y a des arbres un peu flous qui au
bout d'un moment font penser à des silhouettes fantomatiques
des mexicains qui traversent la frontière.
Ça laisse place de nouveau à l'imaginaire et à
plusieurs strates. D'abord on voit un mur puis après on pense
à d'autres murs et à ce qu'ils ont fait aux gens. La même
chose dans Sud, on voit un arbre, au bout d'un moment - et
je le laisse assez longtemps – on pense que des gens ont été
pendus à ces arbres. Et de nouveau on voit l'arbre et on entend
le son et le son évoque autre chose. La même chose pour
le champ de coton. On le voit vide, on entend les abeilles, le bruit
du vent dans le coton et puis après, il n'y a rien à faire,
on pense aux esclaves et quand on pense aux esclaves, on pense à
tous les esclaves de l'humanité. Ça ouvre chaque fois
l'imaginaire. Ça passe aussi du concret à l'abstrait.
Parfois les plans deviennent abstraits et puis ça revient au
concret.silence.
Ça
ouvre l'imaginaire à la fois historique de la grande histoire
mais à la fois personnelle de chacun avec sa petite histoire.
Mais ça renvoie davantage à une histoire personnelle
plutôt qu'à une histoire collective, universelle. Est-ce
qu'il n'y a pas un risque qu'il y ait une mauvaise interprétation
ou une non-interprétation des images ?
Mais… qu'est-ce que je peux faire ? Je prends le risque que ça
se passe comme vous venez de le dire. Il n'y a rien à faire.
C'est aussi une bouteille à la mer. Soit elle est reçue,
soit elle n'est pas reçue.
Dans
une interview, vous disiez que seul le documentaire permet ce genre
de durée.
Il le permet c'est-à-dire que… ce n'est pas vrai, la fiction
le permet aussi. J'ai fait Jeanne Dielman. Mais on l'accepte
plus, c'est plus stratégique… je l'ai fait dans énormément
de films de fiction. Mais la fiction, il faut que ça reste un
certain temps dans les salles de cinéma. Bien que maintenant
c'est devenu à la mode de faire des longs plans. J'ai entendu
à Cannes:"…des très beaux travellings".
Ah bon, tiens donc, dans la fiction ?. Mais sinon, c'est vrai que c'était
très vite sanctionné.
Quand on pense au cinéma de Tarkovski, le temps était
la base de son cinéma.
Oui, mais pas tellement de gens allaient le voir à cause de ça.
C'était, ce que j'appellerais un temps 'mystique', ce qui n'est
pas mon cas.
Oui, il disait que ces films étaient des prières.
Et c'est ce qui me dérangeait dans ses films.
Le mysticisme vous dérange ?
Oui et non. Mais le mysticisme chrétien me dérange terriblement.
En tout cas le sien. Je n'en connais pas beaucoup d'autres.
Mais dans ses films, le mysticisme passe surtout dans son rapport
à la nature plutôt qu'à un Dieu défini.
Oui, mais la nature est la terre et la terre est pleine de sang. Et
tout le monde s'est battu pour la terre et la terre est jonchée
de cadavres et lui ne le montre pas, il montre juste la beauté
de la nature. Et ça me gêne.
Il montre la terre nourricière, celle qui donne vie.
Oui, mais elle donne mort aussi.
Quand il fait Andreï Roublev, l'Enfance d'Ivan,
il parle de la guerre.
Je ne connais pas assez bien. J'en ai vu que deux, trois et je n'avais
plus envie d'aller. Je reconnais que c'est un grand cinéaste
mais c'est autre chose qui est en cause pour moi avec lui. Et c'est
vrai que je suis une anti-chrétienne primaire. Primaire, je l'avoue.
Je ne connais même pas assez pour être anti-chrétienne.
Mais comme ça, virale, je dirais. C'est moche, hein ? Je devrais
pas, mais voilà, c'est comme ça !
Est-ce que pour vous le plan séquence est la seule façon
d'enregistrer le réel ? Pourriez-vous imaginer de filmer de façon
beaucoup plus courte et plus serrée ?
Oui, certainement. Mais je ne sais pas quand. Et sans doute… je
ne sais pas, je ne peux pas dire. Mais certainement, j'en sais rien.
Vous n'avez jamais essayé ?
Dans tout ce que j'ai fait, c'était nécessaire d'avoir
ces longueurs. Primordial même. Donc je ne sais pas. Mais je ne
suis fermée à rien, il faut que ça m'arrive.
La fiction peut vous amener vers ça éventuellement.
J'ai fait des films qui étaient rapides comme J'ai faim,
j'ai froid qui est très rapide. Même Un divan
à New York est rapide. Et le dernier que je viens de faire,
Demain on déménage, aura des moments rapides
rapides. On commence à monter, là, cet après-midi.
Donc, je suis très excitée.
C'est une fiction ?
Une fiction, oui, une tragi-comédie burlesque.
Vous faites aussi beaucoup de travellings. À quel moment
choisissez-vous de faire un travelling plutôt qu'un plan fixe
?
Silence.
C'est compliqué parce que c'est ce que je sens qu'il faut faire.
Je ne sais pas vous dire pourquoi. Silence.
Comme je vais souvent dans des pays étrangers, je pense que c'est
aussi l'œil de l'étranger qui passe et qui s'arrête
de temps en temps... je pense.
C'est aussi pour ça que dans De l'autre côté,
vous filmez souvent depuis des voitures ?
Oui… mais par exemple, j'ai fait un film qui s'appelle Hôtel
Monterey en 72. C'étaient des travellings dans un hôtel.
Comme on avait peu de sous, on avait un pied avec trois petites roues
et je poussais, mais c'était avant-arrière. Dans Le
Divan, il y a deux immenses travelling: premier plan du film et
sur le pont de Brooklyn. On m'a d'ailleurs bien engueulé là-dessus:
"C'est rédhibitoire, ou tu fais ça ou tu fais ça,
mais pas les deux !". Voilà. Attendez, je vais prendre une
cigarette.
Elle va se chercher des cigarettes et reparle du décès
de Janine Bazin à son fils (?).
Au niveau du montage, les plans sont souvent montés les
uns contre les autres. Par exemple, un plan bruyant avec des rafales
de vent et puis un plan calme...
… par contraste.
…est-ce aussi pour donner une sensation plus physique
au film ?
Certainement. Comme je vous disais, je pousse les choses jusqu'à
l'insupportable, souvent. Par exemple – bon, je parle un peu grossièrement
- il y a 10 minutes de calme, de calme, de calme, de calme, de calme,
rooooom ! Je le romps ! Parce qu'au bout d'un moment c'est plus possible.
Et la même chose avec les plans bruyants. J'adore travailler sur
les contrastes parce que ça fait vivre à la fois les plans
silencieux et les plans bruyants. Si tout était bruyant, on n'entendrait
plus le bruit. Si tout était silencieux, on n'entendrait plus
le silence. Donc, les choses se mettent en valeur les unes les autres
comme ça.
Lors des interviews, vous filmez souvent les gens de façon frontale.
Pourquoi ce choix ?
Parce que "quand on voit le visage de l'Autre, on entend déjà
le mot Tu ne tueras point", dit Levinas. Et j'ai toujours
fait ça, sans connaître. Delphine, je l'ai toujours filmée
frontalement dans Jeanne Dielman. Ce rapport à la frontalité
renvoie à l'autre, au spectateur. Donc, il existe d'autant plus
en tant que spectateur qu'il est en face.
En fait, le contrechamp, c'est le spectateur.
Exactement, exactement. Et du coup, il n'y a jamais d'images idolâtres.
Je dirais d'autres choses de la Bible: "Tu ne feras pas d'images
qui ressemblent à quoi que ce soit sur la terre, dans les airs
et sous la mer, et tu ne te prosterneras pas devant elle". Quand
on est en face, on ne se prosterne pas. Donc, il n'y a pas d'images
idolâtres.
Vous vous référez souvent à des lectures
de la Bible ?
Ça, c'est mes deux préférées. Rires.
Il y a des choses extraordinaires qui sortent de là. Et Levinas
a écrit des choses, malheureusement très difficiles. Dès
que j'aurai un peu de temps, je me remets à lire parce que chaque
mot compte ! On ne peut pas lire ça comme ça. Il faut
lire 10 fois la phrase. Si on loupe un mot, on a loupé la phrase
! Ça donne une liberté contrairement à ce qu'on
pourrait penser.
Vous lisez souvent des textes pour préparer vos films ?
Je lis, oui, oui. Par exemple pour Sud, c'est venu à
cause ou grâce à Faulkner et à Baldwin dans Harlem
quartet. Il y a ce voyage de ces noirs dans le sud . Ces personnages
principaux du livre qui vont chanter dans les églises et qui
racontent le sud, ça m'a fait un choc terrible ! C'est pour ça
que j'ai voulu y aller.
Et pour De l'autre côté, avez-vous lu
des ouvrages qui vous ont été utiles ?
J'ai lu des trucs sur l'abjection, mais je ne sais plus quoi. Surtout
des trucs sur l'abjection. J'ai oublié. Sur l'autre dans l'abjection.
Le téléphone sonne à nouveau. Elle répond.
Puis,nous reprenons la discussion.
J'ai lu que vous aviez beaucoup été marquée
par Pierrot le fou de Jean-Luc Godard…
…C'est ce film-là qui m'a fait faire du cinéma quand
j'avais 15 ans. J'ai été voir le film, je n'avais vu que
Les canons de Navarrone ou les Walt Disney. Tout d'un coup,
je ne savais même pas qui était Godard. Je vois ça
et je me dis: "Aaah, mais le cinéma ! C'est aussi de l'art
! ". Et c'est comme ça que j'ai décidé le
jour-même de faire du cinéma ! Je ne le revois plus parce
que j'ai peur. Mais, voilà.
J'ai trouvé une phrase dans le film qui pourrait être
une définition de votre cinéma. C'est Ferdinand/Pierrot
(Jean-Paul Belmondo) qui dit …
Elle commence à fredonner : … ma ligne de hanche,
ma ligne de chance…
…il dit: "Ne plus décrire la vie des gens
mais seulement la vie, la vie toute seule, ce qu'il y a entre les gens,
l'espace, le son et les couleurs".
Magnifique. Je ne sais pas si ça pourrait décrire mon
cinéma mais c'est vrai que j'aime 'entre'. Entre les choses.
Entre. L'air, le vent. Entre. Mais bon, de toute façon, Godard
c'est un génie ! Rires.
Propos recueillis par Laurent Devanne.
Entretien réalisé pour l'émission de cinéma
Désaxés et diffusée sur Radio
Libertaire le 8 juin 2003.
Lire aussi
la
critique du film De l'autre côté
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