|
||||
|
||||
|
||||
| POINT DE VUE (SOUS FORME D'AUTO-INTERVIEW) |
||||
|
Cher
Julien, vous avez visionné le coffret Chantal Akerman, celui
qui regroupe ses films des années 70, qu’en avez-vous pensé
? Ça faisait longtemps qu’on attendait ça. On en entend souvent parler des premiers films d’Akerman mais pour les voir - comme de nombreux films des années 70 d’ailleurs - c’est une autre histoire. Si vous espérez que Jeanne Dielman passe à la télé pour le découvrir, vous pouvez toujours attendre ! Et ce, même si vous avez le câble ! Le plaisir était donc d’autant plus fort, car au-delà de l’impact que génèrent les films d’Akerman, il y avait le plaisir de pouvoir mettre enfin des images sur des titres de films qui nous étaient familiers. Quels sont les films qui composent ce coffret ? Akerman est née en 1946. Elle est partie très jeune aux Etats-Unis, à New-York. On a l’impression qu’elle a toujours voulu faire des films. Il semblerait qu’elle ait toujours été attirée par le cinéma, dès son plus jeune âge. Ses films respirent avec elle. Ce sont des films qu’elle avaient visiblement besoin et envie de faire. Des oeuvres très personnels. Il y a Hôtel Monterey, un film d’une heure, qui n’est ni une fiction, ni un documentaire, sur un hôtel dont elle filme les lieux. Tout y passe. Les portes, les couloirs, les ascenseurs. Comme si elle avait peur que ces choses là n’existent pas si on ne les filme pas. Oui, c’est ça, elle filme l’hôtel de peur qu’il ne disparaisse. Alors, je ne vais pas vous faire croire que c’est un chef d’œuvre, mais c’est assez émouvant et très étonnant. Filmer des portes d’hôtel à 26 ans, c’est génial ! Vous vous rendez compte ? Elle aurait pu faire une comédie, un road-movie, un film de vacances, un film d’amour ou autre chose de ce genre-là. Et bien non ! Elle choisit de filmer l’hôtel Monterey ! Ce qui frappe chez Akerman, c’est cette maturité. Avoir une sensibilité artistique pareille à 26 ans, c’est impressionnant ! C’est un peu comme Varda. À croire vraiment que les réalisatrices sont matures plus tôt que les réalisateurs... On n’est pas loin du cinéma expérimental ? En effet, on n’est jamais très loin de l’expérimental et de l’underground chez Akerman. On n’est jamais vraiment non plus dans la fiction. Ses fictions ressemblent souvent à des documentaires. Elle a un style propre que l'on retrouve dans tous ses films, quelque soit le sujet qu’elle aborde. Justement, quels sont les sujets qu’elle aborde dans les années 70 ? Elle n'a pas filmé que des escaliers d’hôtel pendant 10 ans quand même ? Non, non, bien sûr. C’est peut-être l’époque qui veut cela, ou peut-être est-ce la personnalité d’Akerman, mais on a vraiment le sentiment qu’elle filme exactement ce qu’elle veut, où elle veut, quand elle veut. Ses films sont beaux aussi pour ça, parce qu’ils semblent ressembler totalement à ce qu’elle souhaitait faire. Dans ses premiers films (et les suivants aussi d’ailleurs), Akerman va beaucoup parler d’elle. Dans News from home, par exemple, elle va filmer New-York sous tous les angles. New-York qu’elle connaît bien, pour y avoir vécu. Les rues fréquentées, les rues désertes, le métro, les passants, les quartiers. Toujours à l’extérieur. Sur ces images souvent très belles, on a l’impression de voir New-York pour la première fois au cinéma (j’avais peut-être vu plusieurs centaines de films tournés à New-York, et je n’avais jamais vu tout cela), Akerman lit des lettres que lui envoyait sa mère de Belgique. On croirait du Duras. Elle aimait bien associer des images avec des lectures de textes qui à priori n’avaient pas de rapports entre eux, mais qui finissaient par en avoir grâce au film. On est aussi proche d'Antonioni et de Wenders. Je ne sais pas si c’est très clair. C’est un film envoûtant, beau et triste à la fois. Chantal Akerman n’apparaît pas une seule fois à l’image, alors qu’elle est le centre du film. Le sentiment de sa solitude dans cette ville immense, le sentiment d’éloignement avec sa famille, finit par poindre et par profondément toucher. Comme chez Antonioni (qu’elle admire, il me semble !?), Akerman filme le monde moderne. Elle filme les métros en marche, comme si elle était totalement hypnotisée par eux. Elle les filme parce qu’elle trouve ça beau. Et comme chez Antonioni, ce n’est pas une quelconque critique du monde moderne et de ses conséquences néfastes sur les rapports humains, mais juste le constat que le monde moderne change les rapports entre les personnes et accentuent leur solitude. Est-ce que ce sont des films mélancoliques ? Oui, surtout dans Je, tu, il, elle ! Akerman y joue, d’ailleurs. C’est rare de la voir à l’écran. C’est un film en noir et blanc. L’histoire d’une jeune femme qui est seule dans sa chambre, Je. Elle s’isole, elle s’emmerde, elle bouffe du sucre à la petite cuillère. Elle essaie d’écrire à quelqu’un avec qui elle vient de rompre, tu. Puis elle se casse, elle se fait prendre en stop par un routier, il. Il va lui raconter sa vie, mais elle a l’air d’en avoir rien à foutre, elle écoute poliment, c’est tout. Le routier lui parle de sa vie, de sa solitude malgré les femmes qui gravitent autour de lui. Tout semble improvisé. On croirait du cinéma direct. Pour Akerman : le cinéma se fait à partir du moment où la caméra tourne (certains plans sont très longs. On reviendra plus tard sur la notion de durée chez Akerman). Qui est ce routier ? Un acteur ou joue-t-il son propre rôle ? Peu importe. À la fin du film, elle rejoint une copine, elle. Elles vont faire l’amour et se quitter au petit matin. Ce film, où il y a finalement très peu de dialogue, résonne toutefois comme un cri de désespoir, celui d’une jeune femme seule et sous-entendu par le titre même du film. Je, tu, il, elle. Où sont les pluriels ? Il n’y en a pas. Ils, nous, vous n’existent pas. Mais je me trompe ou Akerman a aussi fait tourner des acteurs prestigieux ? Bien sûr. Elle a fait tourner de grandes actrices. Aurore Clément, dans Les rendez-vous d’Anna, par exemple. Mais je trouve que ce film n’est pas réussi. C’est encore l’histoire d’une femme seule, qui va d’hôtel en hôtel pour présenter des films, et qui croise sur son chemin plusieurs personnes qui se lamentent sur leur sort et qui la renvoient davantage à sa propre solitude. Ce n’est pas gai, tout ça. Le problème, c’est que chaque acteur fait son numéro, que cette fois tout paraît empesé et ampoulé. Les rendez-vous d’Anna date de 1978. On sent que c’est la fin de la décennie. On sent qu’elle est déjà proche d’autre chose, d’autres formes de cinéma. Et puis, après Jeanne Dielman, c’était normal qu’elle souffle un peu avec un film un peu plus frêle. C’est quoi Jeanne Dielman ? Le clou du coffret. Jeanne Dielman, 23 quai du commerce, 1080 Bruxelles. Le film est aussi long que le titre, près de 3 heures 15. C’est sans conteste LE film de Chantal Akerman, celui où ses recherches sur la durée paraissent le plus abouti. Tout le cinéma d’Akerman semble articuler autour de la recherche du bon dosage. Un plan, chez Akerman, vaut généralement plus par sa durée que pour lui-même. Sa signification est dans sa durée. Jeanne Dielman est une femme d’une quarantaine d’années – admirable Delphine Seyrig, admirable voix, admirable silhouette – qui vit seule avec son fils. Sa vie est réglée au millimètre. La réalisatrice va s’attacher ici à nous décrire implacablement la banalité du quotidien d’une femme. Epluchure de pommes de terre, préparation du repas, passe à domicile, petite sortie avec le fils, etc … Chaque chose à sa place, et chaque place a sa chose. Les séquences montrant ces petits épisodes – ces petits segments du quotidien – s’enchaînent, toujours dans le même ordre, créant une certaine mécanique. Les plans n’ont pas peur d’être très longs. Akerman fait entièrement confiance au cinéma. C’est peut-être ça le cinéma moderne. Un cinéma fait par des gens qui lui font confiance. C’est presque physique donc de regarder un film d’Akerman ? Oui, mais c’est la même chose sans doute avec tous les grands cinéastes modernes. Akerman aime les temps morts, elle aime filmer 'entre' les choses, elle n’aime pas «les scènes à faire» et les «temps forts». Dans un entretien accordé à Kinok, elle disait que certains plans ont besoin d’être insupportables pour passer au suivant: « Comme je vous disais, je pousse les choses jusqu'à l'insupportable, souvent. Par exemple – bon, je parle un peu grossièrement - il y a 10 minutes de calme, de calme, de calme, de calme, de calme, rooooom ! Je le romps ! Parce qu'au bout d'un moment c'est plus possible. Et la même chose avec les plans bruyants. J'adore travailler sur les contrastes parce que ça fait vivre à la fois les plans silencieux et les plans bruyants. Si tout était bruyant, on n'entendrait plus le bruit. Si tout était silencieux, on n'entendrait plus le silence. Donc, les choses se mettent en valeur les unes les autres comme ça. » Tout est une histoire de dosage. Elle veut que le spectateur soit actif, elle ne veut pas l’endormir. Elle nous montre des choses à voir, en quelque sorte. À voir et à entendre, par exemple, dans News from home, on n’entend pas toujours très bien les lettres qui sont lues, à cause du bruit de la circulation des voitures, ce qu'elle n’a pas voulu atténuer. Akerman est l’une des plus grandes, car ce qu’elle fait, il n’y a qu’avec le cinéma qu’on peut le faire. Les émotions que l’on ressent en regardant ces films sont réservées aux spectateurs de cinéma. Et pour terminer, quels sont les bonus du coffret ? Ils ne sont pas révolutionnaires, mais apportent un bon éclairage sur l’œuvre et l’entourage d’Akerman. Ça va des anecdotes de tournage à sa morale de cinéma. Mais il y a un très beau documentaire sur le tournage de Jeanne Dielman, monté par Akerman, et filmé par celui qui fut le mari de Delphine Seyrig, Sami Frey. Julien Pichené |
HOTEL
MONTEREY
JEANNE
DIELMAN
NEWS
FROM HOME
LES
RENDEZ-VOUS D'ANNA
|
|||
| LES FILMS | ||||
|
||||
| |
||||
| BIOGRAPHIE
& FILMOGRAPHIE DE CHANTAL AKERMAN :
ICI
|
||||