Qu’est-ce que ça raconte, La moustache
?
Oh, c’est très simple. Un homme, un beau jour, se rase
la moustache après l’avoir portée toute sa vie
d’adulte. Il fait ça un peu par jeu, un peu pour voir
la tête que fera sa femme. Et elle ne remarque rien. Ou, pense-t-il,
fait semblant de ne rien remarquer. C’est son caractère,
elle est facétieuse, il se dit qu’elle lui fait une blague.
Ils vont dîner chez de vieux amis, qui ne remarquent rien non
plus. Il se dit que la blague continue. Au bout d’un moment,
quand même, il en a marre, dit que ça suffit comme ça.
Qu’est ce qui suffit comme ça ? Attends, tu as bien remarqué
que je me suis rasé la moustache ? Alors sa femme ouvre de
grands yeux et dit : « Mais enfin ! Tu n’as jamais eu
de moustache ! »
Voilà, c’est ça, l’histoire. Enfin, le point
de départ. Je me doute bien, en disant ça, que je réponds
à côté de votre question. Que vous ne me demandez
pas de dire comment se met en route la machine infernale mais de dire
ce qu’il y a derrière, de quoi ça parle en réalité.
Le problème, c’est qu’à cette question,
je suis incapable de répondre. Le propre de cette histoire
est que son sens échappe, à moi aussi bien qu’au
lecteur du livre et maintenant au spectateur du film. C’était
d’ailleurs amusant pendant le tournage, parce que tout le monde
était persuadé que moi, je détenais le fin mot
de l’histoire et en gardais délibérément
le secret. J’avais beau dire que non, et que c’était
même cette ignorance qui me permettait de la raconter, on ne
me croyait pas. Ca me mettait un peu dans la posture du psychanalyste,
dont le patient suppose qu’il sait la vérité dernière
sur son désir. C’est faux, bien sûr, mais ça
fait avancer, alors j’en ai pris mon parti.
Peut-on dire que c’est l’histoire d’un homme
qui se perd ?
On peut dire ça du livre. Je dirais presque le contraire du
film : c’est l’histoire d’un homme qui se trouve,
et d’un couple qui surmonte une épreuve, à la
fois énorme et commune. Je ne peux pas soutenir ça littéralement,
bien sûr, mais je pense que cette affaire de moustache, c’est
une chose que rencontrent tous les couples, à un moment ou
à un autre, sous une forme ou une autre. Et s’ils ne
la rencontrent pas, c’est bien pire.
Comment avez-vous eu l’idée du couple Vincent Lindon-Emmanuelle
Devos ?
J’ai écrit le scénario avec Jérôme
Beaujour en pensant à Vincent, et avec son accord de principe.
Je voulais un acteur solide, physique, les pieds bien campés
sur terre et qui surtout n’ait pas l’air fou. Quelqu’un
dont on se dise : « si ça lui arrive à lui, alors
ça pourrait aussi bien m’arriver à moi. »
Emmanuelle est venue plus tard. On a même fait un essai, en
vidéo. Pas pour savoir si Emmanuelle Devos jouait bien, évidemment
! - mais pour s’assurer que Vincent et elle formaient un couple
plausible. Jérôme et moi avons écrit pour cet
essai une petite scène d’intimité conjugale, qui
n’est pas dans le film : lui prépare le café,
elle retire la vaisselle de la machine à laver et en faisant
ça tous deux commentent le dîner de la veille…
Et alors que Vincent et Emmanuelle ne se connaissaient pas, on a tout
de suite eu l’impression qu’ils vivaient ensemble depuis
quinze ans. C’était pour moi la clef de la réussite
du film : qu’on croie à ce couple et à la force
du lien qui les unit, qu’on puisse s’identifier à
eux.
Ensuite, évidemment, ils se sont retrouvés tous les
deux à jouer des choses très différentes. Tout
le film est vu, perçu, ressenti, je dirais même pensé
par Marc, alors qu’Agnès, on ne sait absolument rien
de ce qu’elle pense –on a uniquement accès à
ce qu’elle dit et fait, à ce que Marc la voit dire et
faire.
Pour Emmanuelle, c’était très étrange,
de jouer un personnage dont elle ignorait la vérité.
Un personnage qu’elle n’avait pas le droit de connaître
de l’intérieur, qui était opaque pour elle aussi.
Je lui disais, moi, de jouer l’amour, la femme aimante qui voit
son homme partir en vrille sous ses yeux et qui fait tout ce qu’elle
peut pour lui venir en aide. Mais elle savait qu’en même
temps le spectateur pourrait la percevoir comme une perverse ou une
folle, et que cette perception-là se tenait après tout
aussi bien. Il faut être virtuose pour jouer un truc comme ça.
Pourquoi faire un film de votre livre ?
Après Retour à Kotelnitch, j’avais envie de recommencer.
De refaire un film, mais en allant exactement à l’opposé
de celui que je venais de faire. Kotelnitch s’est développé
sans scénario, dans une liberté frugale mais absolue,
en faisant confiance à ce qui arrive. Cette fois, je voulais
le contraire : scénario, acteurs, mise en scène, argent,
avec tout ce que ça suppose de contraintes et de stratégie.
Ce désir-là, le désir de cette expérience-là,
est venu avant celui de raconter telle ou telle histoire. Alors j’ai
fait un peu comme un peintre qui déciderait de peindre un tableau.
Tiens, pourquoi pas une nature morte ? Pourquoi pas ce pot de fleurs
qui traîne chez moi ? Pour moi, ce pot de fleurs, c’était
La moustache. Et dés que j’ai commencé à
le regarder de plus près, je me suis aperçu qu’il
me posait des questions qui étaient de pures questions de cinéma.
Des questions de point de vue ?
Exactement. Cette histoire n’est possible que si on épouse
entièrement le point de vue du protagoniste. Si on n’a
aucun autre accès à la réalité que le
sien. Ce qui est d’ailleurs notre condition à tous, mais
il est relativement rare que le cinéma la prenne au pied de
la lettre. Le problème, c’est qu’il y a ce que
Marc fait et dit, mais aussi ce qu’il pense, tous les scénarios
qu’il bâtit dans sa tête pour essayer de s’expliquer
ce qui lui arrive, et ça, ce n’était pas facile
à faire passer. En même temps, ce problème, c’était
ma raison de faire le film.
La principale contrainte n’était-elle pas l’absence
de voix off ?
En commençant à travailler, Jérôme et moi,
nous avons décidé de nous interdire deux recours : la
voix off effectivement, et la représentation des fantasmes
ou des scénarios mentaux. Restaient, pour faire comprendre
ce qui se passe dans la tête de Marc, les gestes, les mots,
les situations, les regards, les ellipses. Nous avons adopté
une règle simple : ne rien voir de ce qu’il ne voit pas,
ne rien entendre de ce qu’il n’entend pas. Si Agnès
sort de la pièce et qu’il ne la suit pas, on n’a
pas le droit de voir ce qu’elle fait à côté.
On reste sur lui. Pareil pour les conversations téléphoniques
: quand c’est lui qui appelle, on entend l’interlocuteur
; quand c’est elle, à moins qu’elle mette le haut
parleur, non. Juste avant de tourner, j’ai eu peur, je me suis
dit que ces contraintes risquaient d’être paralysantes,
et en fait ç’a été tout le contraire. Ca
m’a énormément aidé pour la mise en scène.
Car quand il y a une règle, on sait dans quelle direction on
va.
(extraits du dossier de presse)