Avec
Umberto D., Vittorio De Sica signe l’un des fleurons
du néo-réalisme. Il s’agit du troisième
mouvement d’une trilogie comptant les célèbres
Sciuscià (1946) et Le Voleur de bicyclette
(1948). Vittorio De Sica, parmi les cinéastes du mouvement
est sans doute, à l’inverse de Rossellini par exemple,
le moins théoricien. Umberto D. ne présente
pas une forme aussi révolutionnaire que Rome ville ouverte,
il s’agit avant tout d’un drame intimiste et populaire.
Lorsque dans le documentaire, Cesare Zavattini déclare que
le néoréalisme doit rejeter le pathos, on aurait du
mal à appliquer à Umberto D. cette règle.
En effet, tous les moyens servent à créer une profonde
empathie entre le spectateur et le personnage. Vittorio De Sica, cinéaste
somme toute classique, emploie avec assurance et précision
un grand nombre de ressorts issus du mélodrame, mais en les
appliquant à une vision sans fard de la société
italienne.
Umberto est un enseignant retraité pauvre tentant de survivre
dans l’après-guerre. La dureté sociale s’exerce
bien entendu sur ses éléments les plus faibles, ceux
ne possédant aucun pouvoir de rentabilité, trop âgés
et usés pour se battre ou trop innocents comme la jeune Maria,
la seule amie d’Umberto. Umberto, pour économiser quelques
sous sur sa pension se fait hospitaliser en simulant une maladie.
À l’hôpital il découvre d’autres simulateurs,
symptômes d’une société où la pauvreté
s’étend comme une maladie.
Sans doute est-ce chez De Sica que l’on ressent le plus l’influence
de Chaplin. On peut à ce égard se souvenir des images
jumelles du Kid et du Voleur de Bicyclette :
un homme et un enfant pauvres assis au bord d’un trottoir. Avec
Umberto D., c’est Une vie de chien de Chaplin
qui vient souvent à l’esprit en raison de l’affection
d’Umberto pour son chien Flike. De Sica établit un rapport
entre le sort réservé aux pauvres et celui des chiens
errants exterminés par la fourrière. Dans ces scènes
où Umberto découvre le local où les chiens sont
gazés c’est le souvenir des camps de la mort qui revient
de façon glaciale. La destruction industrielle de la vie est
toujours à l’œuvre, même si elle a pris d’autres
formes. Que voyons nous dans Umberto D. sinon l’anéantissement
économique d’un être humain ? Les ouvriers,
sur les ordres de la logeuse qui veut expulser Umberto, commencent
à détruire son appartement, le contraignant à
dormir au milieu des gravats, dans le froid. Peu à peu le monde
devient littéralement inhabitable pour le vieil homme.
Si le personnage d’Umberto, pauvre enseignant retraité,
est parfaitement typé, il demeure aussi et avant tout une figure
métaphorique, comme l’indiquerait l’initiale qui
le désigne. La société italienne qui révèle
ici sa cruauté, ce pourrait être la France contemporaine,
et Umberto D. quiconque mis en position de survie. Sans doute,
la force du cinéma néoréalisme est d’avoir
placé le peuple et la question sociale au cœur du cinéma.
Qu’un tel cinéma soit encore, et plus que jamais, nécessaire
est une évidence.
Stéphane Du Mesnildot