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Les
fictions : romance du réel
Dans la filmographie loachienne, Carla’s Song et My Name Is Joe se succèdent chronologiquement. Facile détour pour comparer ces deux œuvres, il est vrai, mais néanmoins appuyé par de grandes similitudes. Le cinéaste anglais avouait d’ailleurs que «chaque film se construit sur les cendres du film qui l’a précédé». Le décor –moribond- est planté. De cette déclaration anodine découle déjà un style : destruction, construction, métaphore du désespoir et de l’espoir, dialectique qui tonifie ses films. Ken Loach s’est constamment attaché à donner la parole aux démunis, à ces personnages complètement détachés, dans un sentiment de perte social mais pourtant empli d’une bonhomie contagieuse. L’humour anglais n’a pas souvent quitté le réalisateur engagé. Les deux films ont pour point de départ Glasgow, alors réputé dans les nineties comme une ville d’un dynamisme économique important. Mais, obsédé par la classe populaire délaissée par un système basé sur le Thatchérisme, le réalisateur en renverse le contrepoint total en nous présentant deux hommes à qui l’avenir semble définitivement flou et incolore. D’une part, un chauffeur de bus désoeuvré, qui n’associe le travail qu’à une forme de subsistance. D’autre part, un ancien alcoolique, dont la seule activité semble se résumer à entraîner, tant bien que mal, une équipe de «cassoc’» incapable de s’organiser. Finalement, L’Amour qu’on croyait impossible viendra enluminer, de son imprévisible fantaisie, de son impondérable cruauté, les destins de chacun. Ces deux films se caractérisent par un penchant à la romance que l'on n’imaginait pas capable de percer le réalisme frontal et accablé que Ken Loach a longtemps maintenu comme faire-valoir. Issu de la tradition anglaise d’un cinéma social et engagé (Le Free Cinema des années 60, oublié aujourd’hui, des Tony Richardson, Karel Reisz…), Ken Loach est également auteur de plusieurs documentaires. Eternellement qualifié de «cinéaste du réel», que cela signifie-t-il quand on observe plus précisément sa mise en scène, son récit, ses personnages pris dans une mécanique dramaturgique au demeurant simple et codée ? Cette idée commune vient saluer l’approche intime, et politico-sociale de son récit. Le cinéaste essaie de coller au plus près d’un réalisme des sentiments à l’écran, d’une authenticité des situations et des faits, d’une vraisemblance des personnages. La mention «Toute ressemblance avec la réalité…etc » ferait presque office de manifeste. Pourtant, le traitement filmique de ses films - et plus particulièrement de ces deux-ci - est gonflé par l’emphase dramatique et une mise sous tension contrainte par des codes scénaristiques et cinématographiques extrêmement classiques et convenus. Quel réel ici ? Il n’y a pourtant pas plus indivisible, indéfinissable que le réel. Les deux films s’organisent de façon parallèle. Ce sont deux histoires d’amour de couples hétérogènes. L’un deux se trouve toujours à la périphérie de l’univers figuré par le second. Ken Loach saisit le choc de ces relations impossibles. Les deux femmes sont à la fois deux puissances centrifuges de désir, mais également deux forces de rejets, sociales et culturelles. Dans Carla’s Song, la jeune nicaraguayenne ne peut expliquer à George, son passé, les problèmes de son pays, d’autant plus qu’il méconnaît les enjeux géopolitiques. Cette aventure sud-américaine deviendra d’ailleurs un parcours initiatique et didactique, mais jamais Carla ne lui révèlera ses secrets. Seul un intermédiaire l’aidera à les découvrir. L'action sociale ou politique se trouve alors barrée par cet obstacle de la compréhension, entre un individu se trouvant repoussé en dehors (-du système- pour Joe le chômeur par exemple) d'un environnement étranger compris par l'autre personnage. Méfiant, le cinéma de Ken Loach entreprend de constater une société déréglée (les quartiers pauvres de Glasgow, le Nicaragua …). Mais, le réalisateur prouve son engagement, quand surgissent ces deux environnements sociaux hétéroclites, représentés par chacun des membres d'un couple. Sa mise en scène se base sur ce choc culturel et social : dans My Name is Joe, un chômeur alcoolique et une employée des services sociaux et dans Carla's Song une femme réfugiée politique du Nicaragua et un autochtone écossais. Le point de vue de Loach met en place les personnages comme l'un pris à l'intérieur de son univers social, face à l'autre qui en devient l'étranger. Intérieur/extérieur. Un des personnages devient l'élément intrusif, et se limite à regarder une situation qu'il ne peut pas comprendre. D'où un regard naïf mais électrisé par l'envie de connaître, motivé en première instance par le sentiment amoureux. Mais Loach ne sombre pas dans une idéologie de classe. Rares sont les moments qui se posent comme des prêches en faveur d'une tendance politique même si cette fascination pour la communauté des quartiers populaires renvoie à une conception marxiste des rapports sociaux. L'équité du cinéaste, on oserait dire « parité », inverse ces rôles donnés au départ : le personnage familier (interne à son environnement) devient l'étranger (externe), par un changement de lieu, de focalisation. Dans My Name is Joe, le cinéaste anglais met en place une femme représentant le système social administratif et officiel, et, un homme plutôt du coté des malades sociaux. Or, cette rencontre redistribue les rôles. Joe est également l’entraîneur qui s’occupe d’autres personnes en difficultés. Puis, plus tard, il passera par des moyens détournés pour venir en aide à un de ses joueurs, alors que l’assistante sociale se mesurait à une impasse. Cependant, Loach n’en déduit pas une apologie de l’action sociale directe, interne, détournée des instances officielles puisque la fin dramatique viendra remettre en question cette méthode. Finalement, les deux soutiens se révèlent inefficaces. Le pessimisme loachien ne condamne pourtant pas cette situation bloquée, mais fait sentir sur les épaules de nos personnages cette chape de plomb sociétal. En effet, les personnages en dépit de leur volonté ne peuvent contrarier, seuls, un système global en perdition, que ce soint les démunis des quartiers insalubres de Glasgow, mais aussi les guérillas nicaraguayennes pour George, même lorsque celui-ci a admis, appris, intégré le fonctionnement et les dysfonctionnements de cette société instable. Pour Loach, l’intérêt réside alors dans l’échange étant donné que ces deux films n’offrent aucune réponse. L’échange entre deux systèmes différents ouvre les yeux des personnages, leur éclaire les mécanismes d’une société qu’ils ne connaissaient que de l’extérieur. Dévoilement lucide plutôt que constat pessimiste. Chacun de ses personnages apprend à connaître ce qu’il ne voyait que de l’extérieur. L’assistante sociale rencontre l’ancien alcoolique, elle apprend comment il essaie de redresser son ami, alors que Joe, lui, découvre les plaisirs d’une vie stabilisée et organisée. Et, dans l’autre film : George fait la connaissance d’une paumée, l’aide à quitter l’exclusion promise à elle, alors que dans la seconde partie Carla l’intègre à sa famille, à ses coutumes, mais aussi aux problèmes civils du Nicaragua. Le tour de passe-passe loachien revient à mettre dans le même chapeau une histoire d’amour et une rencontre socio-culturel. Une tambouille étayée à la baguette magique, faisant passer son mélodrame sentimental pour un film au poing levé. Plus qu’un cinéma du réel, plus qu’un cinéma politique, Ken Loach impose un cinéma de lucidité, un cinéma d’échange prêt à capter les vibrations de la société. Ces personnages volontaristes n’ont pas la force de changer l’environnement social, mais le traversent, le saisissent et tentent de le comprendre. Reste que la méthode loachienne, instaurée à partir des années 90, permet de douter quant à sa légitimité : désormais la romance prend le pas sur l’exigence documentaire. • Les documentaires : Sans surprise, ces deux documentaires évoquent la condition ouvrière du Nord de l’Angleterre, région dévastée par l’essoufflement industriel. Loach donne ici aussi la parole à ces « petites gens » privés de reconnaissance. Le parti-pris documentaire du cinéaste se constitue également dans une volonté forte de se faire oublier. Pas de participation, mais une revendication : enregistrer ce qui a lieu comme trace du réel, et surtout offrir une porte ouverte à des messages dont le gouvernement, au mieux, ne prête aucune attention ; ou pire, semble vouloir faire taire. On pourrait ainsi rapprocher Which side are you on ? et Les dockers de Liverpool autour du thème de l’abandon. Ce que conteste d’ailleurs, par son geste filmique, le tenace anglais. Mais, à même ses films, Loach laisse poindre la mélancolie d’une communauté basée sur des valeurs de solidarité. Aujourd’hui en déliquescence, cette conscience ouvrière apparaît obsolète, un anachronisme de groupe où la valeur humaine résiste aux assauts statistiques, aux reclassements numériques. Par un dispositif de l’intimité (plan rapproché sur les visages, insertion dans le groupe par une caméra détournée), Loach filme les protagonistes comme le dernier témoin assistant à ce sursaut d’humanité, nous donnant le sentiment d’observer devant nos yeux la fuite irréversible d’une cause perdue. Which side are you on ? Ainsi, dans ce premier film, il utilise abondamment la photographie, noir et blanc, qui poinçonne le récit non pas d’une nostalgie amère, mais plutôt d’un impossible retour vers cet état passé. Le film se divise en deux parties, la première consacrée à la naissance du combat, d’une grève de mineur d’un village du nord. Puis, la seconde se concentre sur la répression sanglante des forces de polices contre ce piquet de grève. Tout le métrage évoque l’abandon. D’abord, ces mineurs sont le symbole de la fin de la société industrielle, celle du stakhanoviste au service d’une entreprise, d’une industrie, d’un pays. Lucides sur la mort programmée de cette profession, en raison de l’épuisement des ressources, ces travailleurs se battent pour la dignité qu’ils avaient fait leur, par la diffusion distillée pendant le film entier, de poésies, caricatures, textes écrits cette même population. L’art comme opposant à la mécanique libérale organisée par la main de fer Thatchérienne. L’art comme testament d’un sentiment de classe, d’un sentiment d’unité contre l’indifférence. Mais la seconde partie qui montre la police inonder le village perdu de sa violence stupéfiante, symbolise l’attitude insultante du gouvernement londonien qui préfère abandonner le « petit peuple » au profit de grandes entreprises. Les dockers de Liverpool Le second documentaire réemprunte certains traits de Which side are you on ?, partant des grèves des dockers, dont la précarité de l’emploi fait des bons en arrière, au point d’assurer aux patrons un pouvoir total sur le droit des employés. Dans une mise en forme certainement plus didactique et plus télévisuelle, le reportage suit chronologiquement les étapes importantes de cette grève tout en ayant recours à de nécessaires appuis historiques. Mais, une nouvelle fois, Loach rend compte de la situation d’abandon dans laquelle se trouvent les grévistes qui maintiennent leur résistance. Patrons exploiteur, gouvernement répresseur, les ouvriers sont également oubliés des représentants syndicaux. Encore une fois, le réalisateur affiche un intérêt particulier pour le sentiment communautaire qui unit les dockers, dépassant les limites locales pour atteindre les ports du monde entier. Tous conscients de la fragilité de leur emploi, ils font appel à un soutien internationaliste. Cependant, Loach réussit à se dépêtrer de la tentation idéologique parce qu’il ne propose pas de solutions. L’internationalisme ne sera sûrement pas la clé pour débloquer la situation, puisque la fin du film laisse la grève encore active. Ces documentaires font état d’une situation : le déclin funeste de la situation ouvrière qui ne pourra jamais retrouver sa situation essentielle de l’ère industrielle. Cependant, on pourrait reprocher à Ken Loach une vision à tendance conservatrice dans son approche. Comme nous l’avons remarqué au sujet des fictions ci-dessus, son travail se laisse happé par l’emphase dramatique. De dix ans d’écart, les deux docs manifestent avec encore plus d’évidence ce changement de tonalité chez Loach. Musique, ralentis, insistances soulignent ce désarroi palpable des sujets filmés. Puis, cette vision assez charmante de la communauté, celle qu’on trouvait par le passé, et qui semble disparaître aujourd’hui donne à ses films un penchant marxiste parfois un peu simpliste. Bien qu’il essaie de donner la parole aux autorités supérieures, elles ne semblent jouer qu’un rôle indifférent, qui maintient cette classe, dont il s’est fait le porte-parole, dans ce sentiment de délaissement. Ainsi on pourrait simplifier en disant que Loach filme les marginaux, en les marginalisant. Sûrement parce qu’ils sont sous-représentés, il leur donne ainsi la parole. Exclusivement.
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