)))  YÛKOKU, rites d'amour et de mort
        
  de Yukio MISHIMA                         

 

SYNOPSIS

Suivant exactement la narration d'une nouvelle écrite quelques années plus tôt, «Patriotisme», ce film montre de façon stylisée la dernière étreinte amoureuse et le seppuku d'un jeune lieutenant entièrement dévoué à l'honneur samouraï, le Bushido : répétition de la mort spectaculaire que l'écrivain choisira, le 25 novembre 1970, à Tokyo....

POINT DE VUE
Il est aujourd’hui d’usage de collecter en tous lieux, des faits bruts, du réel dûment enregistré, de l’authentique incontestable afin de les intégrer dans le confort d’une fiction, littéraire ou cinématographique, qui se chargera de les avaliser, c’est-à-dire de leur octroyer une position dominante tout en leur donnant une portée universelle. Dans le même temps, ces fictions échappent au scandale de « l’art gratuit » puisqu’elles témoignent et relayent, devenant ainsi de véritables « actes citoyens ». Nous vivons bien au temps d’Entre les murs de Laurent Cantet, et plus du tout de Pipicacadodo de Ferreri ; celui qui ne sonne pas juste ou ne fait pas vrai peut aller se rhabiller. Et c’est ainsi qu’aucune échappée, aucun lyrisme ni aucune complexité ne peuvent sourdre d’œuvres ainsi homologuées, certifiées conformes par le prisme exclusif de la médiocratie.


Avec cet unique film du grand écrivain Yukio Mishima, adapté de sa nouvelle Patriotisme, et dont il interprète lui-même le rôle principal (lors d’une tentative de coup d’état en 1936, un jeune lieutenant japonais se suicide, en raison d’un dilemme moral insoluble), nous nous trouvons exactement à l’inverse de ces procédés désacralisants, car quatre ans plus tard, en février 1970, le cinéaste fera réellement seppuku, dans un contexte politique en bien des points comparable, et sera également suivi du suicide de l’être aimé (l’épouse dans la nouvelle et le film, l’amant dans la vie). Ici l’art précède l’acte, l’annonce et l’anoblit, plutôt que de s’en prévaloir. La forme renferme le monde. En découvrant le film rétrospectivement, on ne peut alors que trembler, non pas tant parce que ses scènes paraissent prophétiques mais parce que la poésie de chacun de ses instants d’amour puis de mort, lors de cette dernière nuit, bruisse de tout ce qu’ils recouvrent avec pudeur (ou d’ailleurs obscénité) : soit le tumulte intérieur d’un homme trop grand pour les successives pertes d’honneur de ce siècle, et trop faible pour les endurer sans souffrir.


S’il fallait un lien entre l’Aurore de Murnau et le gore d’Argento, ce serait bien ce film muet en noir et blanc, dont le tempo des images épouse le Tristan et Isolde de Wagner, un film qui passe sans heurt des tendres souvenirs charnels en surimpressions aux intestins déversés en gros plan, du visage immobile de la ferveur aux traits crispés de l’agonie ; sans heurt parce que filmés avec la même excessive attention. La nouvelle était méthodique et glaçante, relatant les derniers instants d’un couple (dernier repas, dernière étreinte, suicide de l’homme sous les yeux attentifs de sa femme, suicide de celle-ci). Le film s’ingénie à faire passer cinématographiquement la folie et la pureté de cet amour-là, dans des plan-séquences de toute beauté, avec une caméra qui ne cesse de suivre l’attitude de l’un pour mieux reprendre le geste de l’autre, tout en disséminant les signes d’un pouvoir avili et déchu comme autant de fétiches, telle cette image devenue presque emblématique d’un certain homo-érotisme, fixant la posture volontariste du héros, dénudé juste avant de se faire seppuku, mais ayant gardé son képi lui masquant le regard. C’est bien par ces parti-pris esthétiques que Yûkoku nous paraît l’une des meilleures illustrations de l’intérêt pour la puissance et l’ordre que certains esprits sensibles et fiers, trop sensibles et trop fiers, continuent de professer en dépit des anachroniques accusations de « fascisme ». Un peu à la manière de cet autre grand écrivain, Renaud Camus, qui dans son abécédaire intime (Etc, 1998), avouait certes s’intéresser au « pouvoir » mais surtout «à ses emblèmes, ses symboles, son protocole, ses traces et même ses défroques, autant dire que l’objet de curiosité, voire de fascination, est le pouvoir ancien, perdu, tombé. Ce qui consacre le règne, c’est le bannissement et la chute ». Il est vrai que celui-ci plaidait dans le même recueil pour une « homosexualité militaire, monacale, chevaleresque, paladine », celle qu’incarna si désespérément Yukio Mishima dans son œuvre éclatante, comme dans sa tragique existence, faites toutes deux d’amour et de sang.



Ludovic Maubreuil

   
FICHE TECHNIQUE
  •  LE FILM
    Réalisation
    : Yukio MISHIMA
    Scénario : Yukio MISHIMA d'après sa nouvelle éponyme
    Production : Yukio MISHIMA
    Photographie : Kimio WATANABE
    Avec: Yukio Mishima & Yoshiko Tsuruoka



 
  •  LE DVD

    - Film proposé dans ses versions japonaise, française et anglaise, établies par le réalisateur. - Version orchestrale de « Tristan und Isold » de Wagner interprétée par l’Orchestre de Philadelphie, placé sous la direction de Léopold Stokovski, dans un enregistrement de 1936.

    DVD 5- PAL - Zone 2 - Noir & Blanc

    Image & Son :
    Ecran:4/3
    Format : 1:33
    Son: Mono


  •  COMPLÉMENTS

    * Entretien avec Mishima – INEDIT – 9 mn 30 s, septembre 1966
    Interview : Jean-Claude Courdy

    Quelques semaines avant le tournage de Yûkoku, le journaliste français Jean-Claude Courdy rencontre Mishima, lequel ouvre les portes de sa maison et lui livre, en français et en japonais, quelques clés de son œuvre littéraire.
    Il s’agit non seulement de la principale interview de Mishima pour la télévision française, mais de l’entretien le plus caustique et le plus primesautier auquel l’écrivain se soit livré. Certains passages font penser aux grandes comédies à la Dali, à qui il rend hommage d’ailleurs.
    Cette rencontre eut lieu quelques semaines avant le tournage du film mais il fallut attendre 1989 pour qu’elle soit partiellement diffusée à la télévision française. La voici à présent accessible.

    Notre avis: Un entretien par Jean-Claude Courdy de 1966, où l’on entend Mishima parler en français et en japonais de ses idées sur l’art et l’écriture, ainsi que sur l’homosexualité et la mort, tandis qu’on le voit assis dans sa bibliothèque ou en train de pratiquer des exercices de sabre. LM


                        


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    * Livre « Patriotisme et autres nouvelles » de Mishima
    – 127 pages – Ed Folio/Gallimard

    De l'univers des geishas aux rites sacrificiels des samouraïs, de la cérémonie du thé à la boutique d'un antiquaire, Mishima explore toutes les facettes d'un Japon mythique, entre légende et tradition. D’une nouvelle à l’autre, les situations tendrement ironiques côtoient les drames les plus tragiques : que ce soit la jolie danseuse qui remet du rouge à lèvres après avoir renoncé à se défigurer avec de l’acide en souvenir de son amant, Masako, désespérée, qui voit son rêve le plus cher lui échapper, ou l’épouse qui se saisit du poignard avec lequel son mari vient de se transpercer la gorge.
    Quelques textes étonnants pour découvrir toute la diversité et l’originalité du grand écrivain japonais. Traduction de Dominique Aury.

    Notre avis: Quatre nouvelles tirées de La mort en été, dont Patriotisme bien sûr mais aussi Dojoji, sans doute l’un des textes les plus signifiants de l’écrivain. LM


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    * Livret « Yûkoku, Rites d'amour et de mort » par Stéphane Giocanti
    – 32 pages illustrées
    Ce livret d’accompagnement revient sur « la Naissance d’un mythe et ce film miraculé », le « mystère Mishima : les masques de l'écrivain », «la nouvelle Yûkoku (Patriotisme) », les conditions de tournage du film (et l’adaptation musicale)...

    Notre avis: Un livret de Stéphane Giocanti qui précise la place de ce film dans l’œuvre de Mishima et en aborde le contexte politique, mais qui laisse sur sa faim faute d’approfondissements. LM
 


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À PROPOS DU FILM
Le film Yûkoku a longtemps été le Saint Graal de tout admirateur de Mishima. Il était en effet réputé perdu, sa femme ayant demandé la destruction de tous les négatifs et copies existantes et interdit la diffusion des copies restantes après le suicide de son mari. Cependant, la Cinémathèque Française n'a jamais pu se résoudre à détruire sa copie et l'aurait projetée de façon confidentielle ces dernières années. On pensait donc que le film était perdu à jamais pour le grand public jusqu'à la mort de Yuko, la veuve de Mishima. Avec sa disparition et la découverte du négatif et un certain nombre de copies positives en 2005.
Ce film est surtout connu pour préfigurer le suicide de Mishima par seppuku en novembre 1970 lors
de l'échec de sa tentative de coup d'état avec sa milice d'auto-défense la Tate no Kai (la société du bouclier).
Ce court-métrage de 30 minutes en noir et blanc, réalisé en deux jours seulement, unique réalisation de Mishima, relate la dernière journée du Lieutenant Shinji Takeyama et de son épouse Reiko.
N’ayant pu participer au coup d’état du 26 février 1936 mené par des officiers à Tôkyô, et se
considérant de ce fait déshonoré, Takeyama décide d’en finir honorablement en se faisant seppuku (harakiri). Son épouse le suivra peu après dans la mort. Mishima joue lui-même le rôle du lieutenant Takeyama Shinji.

(extraits de presse)

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