Et
hop ! En voilà une et hop ! Hop !
Le cinémascope utilisé avec talent, hop !
Est d'une beauté incomparable, hop ! Hop !
Et hop ! En voilà deux et hop ! Hop !
Les pensées des étudiants après leurs examens,
hop !
Vont à la fille de la place 469, hop ! Hop !
Et hop ! En voilà trois et hop ! Hop !
Pour baiser la femme de son professeur, hop !
Mieux vaut le faire sur son cercueil, hop ! Hop !
Et hop ! En voilà quatre et hop ! Hop !
Pour tout savoir du japon des années 60, hop !
Mieux vaut partir de ses chansons paillardes, hop ! Hop !
Et hop, c'est le postulat de départ de Nagisa Oshima pour Nihon
Shunka-kô (À propos des chansons paillardes au Japon)
tourné en 1967, au coeur d'une intense période créatrice.
Le premier plan annonce la couleur. Quelques gouttes d'encre noire
sur un rectangle rouge vif dessinent un cercle, parodie du drapeau
au soleil levant. La tâche roussit puis s'enflamme. Le film
sera brûlot, cocktail molotov embrasant le pays, frappant au
coeur de ses symboles. Mais avec élégance. Ce qui frappe
d'emblée dans le film, c'est la beauté de ses cadres.
Oshima est un maître de l'écran large comme Sergio Leone,
David Lean ou Jean-Luc Godard un temps. Les premières scènes
suivent les déambulations de quatre étudiants à
l'issue de leurs examens. Leurs corps sanglés dans leurs uniformes
scolaires s'inscrivent dans les architectures grandioses et futuristes
de l'université, un vaste terrain de sport, le parapet d'un
pont sous la neige. Lorsqu'ils croisent une procession (Celle du «
jour de la fondation de l’Empire », il faut le
savoir), la foule vêtue de sombre, portant des oriflammes noirs
et blancs arrive à angle droit avec une file d'écoliers
en imperméables jaunes.
Le choc des générations est celui des couleurs et des
lignes. Comme dans Lawrence of Arabia (1962), le film de
David Lean qui revient comme un leitmotiv ironique tout au long du
film, il n'y a pas de plan anodin dans Nihon Shunka-ko. Le
chef-opérateur Akira Takada n'a qu'une courte carrière
mais il s'y entend ici pour jouer des ambiances et de la profondeur
du champ large. Plus tard, après avoir couché avec la
maîtresse de son professeur devant son cercueil, Nakamura, l'un
des étudiants, se promène longuement avec la jeune femme
en surplombant la ville au crépuscule. Oshima sait rendre l'étrange
beauté de ce japon urbanisé, moderne et tourmenté,
comme Yasujiro Ozu se plaisait aux dessins des lignes électriques
sur le ciel.
Revenons à nos quatre étudiants uniquement préoccupés
de leur avenir sexuel. Ils se lancent à la recherche de la
belle étudiante 469, avançant toujours, mais se laissant
ballotter au gré des évènements et des rencontres.
Ils passent une soirée arrosée avec le professeur Otake
et trois étudiantes qu'ils n'arrivent pas à convaincre
de coucher avec eux. Comme souvent, ils sont plus hardis en paroles
qu'en actes. Au cours de la nuit, le professeur meurt, intoxiqué
au gaz. Est-ce un suicide ? Est-ce un meurtre perpétré
par Nakamura venu rechercher son stylo et qui a découvert l'intellectuel
ronflant, ivre comme un cochon ? Oshima charge l'éducation
sabre au clair. Le professeur est progressiste, incite à la
révolte, fait la lecture à haute voix avant de s'écrouler
sur la table, séduit les étudiantes, véritables
groupies. Pour les quatre garçons pas trop dans le vent, il
est l'homme à abattre. Il leur révèle par contraste
leur inculture, leur gaucherie, leur misère sexuelle. Après
ce meurtre sinon accompli, du moins souhaité, ils se rendront
à sa veillée funèbre et Nakamura prendra sa place
auprès de sa jeune maîtresse.
Pourtant, le professeur Otake leur a légué, au plus
fort de son ivresse, un savoir précieux : « Les chansons
paillardes, c'est l'histoire même du peuple ». le
titre du film est trompeur. De chansons, il n'y en a qu'une de ce
type. Reprise tout au long du film, elle se prête à toutes
les variations. « Ces chanson érotiques, ces chansons
de cul, c'est la voix des opprimés. Le travail, la vie, l'amour
des peuples opprimés ». Cette leçon sera
retenue et nos autres étudiants en font leur hymne. Et Oshima
de construire son film autour de confrontations entre cette chanson
et d'autres chants. Confrontations sonores qui se doublent de confrontations
visuelles entre le bloc des quatre et les autres groupes chantants.
Ce sont ainsi le groupe des collègues d'Otake qui entonne un
chant engagé qui me semble issu d'une chanson républicaine
de la guerre d'Espagne ou le groupe d'étudiants pacifistes
qui reprend des « protests songs » américaines,
We shall overcome et le This land is your land de Woody
Guthrie. C'est un peu comme dans Casablanca (1943) de Michael
Curtiz avec La Marseillaise, en tout aussi politique, mais
nettement plus marxiste. S'opposera également une ballade très
touchante chantée par l'une des étudiante, une coréenne.
Là encore, il est bon de savoir que l'histoire du Japon et
de la Corée n'est pas un chemin de roses. La ballade raconte
l'histoire d'une prostituée et son inclusion dans le film,
dans le Japon en plein essor économique des années 60,
une honte toute récente. Des milliers de jeunes femmes coréennes
ont été déportées durant la guerre pour
servir dans les bordels de l'armée nippone. Ce n'est ni la
première, ni la dernière fois qu'Oshima utilise ce thème
comme une gifle au visage d'une société qui a mal digéré
son nationalisme. Et son orgueil.
D'une façon générale, il est bon de savoir des
choses sur le Japon à la vision de ce film, mais ça
se passe quand même très bien sans. Sous les dehors de
la farce illustrée par le titre, Nihon Shunka-kô est
un portrait aux multiples facettes de cette société
tiraillée entre des sentiments contraires. Influencée
par l'Amérique minée par le conflit du Vietnam, mal
à l'aise avec son passé, qui ne sait quel avenir prendre,
à l'image de ces quatre héros, figures d'une nouvelle
génération qui ne pense qu'au plaisir immédiat.
Ils ne sont plus retenus que par cette chanson populaire qu'ils cherchent
à s'approprier en rajoutant des couplets. Et puis par leurs
tentatives d'établir des relations avec les personnages féminins
du film. La jeune coréenne, l'étudiante 469, la maîtresse
d'Otake. Les femmes chez Oshima, non seulement sont très belles,
mais elles ont du plomb dans la tête et une véritable
force morale. Elles en souffrent donc. Ne sachant comment les aimer,
les hommes ne peuvent que leur faire du mal en les soumettant à
leurs désirs primaires. Le film se clôt par un constat
d'échec. Les hommes sont de dangereux guignols. La beauté
des femmes tempère la noirceur du récit, l'érotisme
d'Oshima se révélant dans de superbes gros pans frémissants,
des visages, des épaules dénudées, des robes
brillantes, des combinaisons blanches. C'est superbe et cela ravira
les plus sensibles d'entre nous.
Nihon Shunka-kô possède également une
dimension surréaliste qui rapproche Oshima de Luis Bunuel.
Dans une lettre à l'équipe de tournage, le réalisateur
explique qu'il n'a qu'une trame comme scénario (ils sont pourtant
quatre à avoir travaillé dessus), que le film se fera
au fur et à mesure. Et au passage, tous les acteurs sont des
débutants. Attitude ambitieuse au service d'une liberté
de ton et de rythme. Défi compliqué de plusieurs passages
qui relèvent des fantasmes des quatre étudiants, imbriqués
directement dans le « réel ». De leur désir
de l'étudiante 469 naît un rêve éveillé
et collectif où ils la violent tour à tour dans un amphithéâtre
bondé de la faculté. Scène hallucinante, mise
en scène théâtrale organisée autour de
l'escalier vertical et du long bureau horizontal, dans un silence
concentré, aucun des autres étudiants ne levant le nez
de son travail. Le rêve est tel qu'ils veulent s'en excuser
auprès d'elle et rêvent alors de leurs excuses maladroites.
Plus tard, ils la retrouvent vraiment et s'excusent vraiment. Imprudente,
la jeune femme les mettra au défi de retrouver les conditions
du fantasme. Je ne sais pas si vous me suivez, mais je m'y suis perdu
avec délice. Oshima, lui, a la grâce d'un funambule sur
son fil, déterminé, faussement désinvolte, sûr
de lui. Et hop, et hop !
Vincent Jourdan