)))  À PROPOS DES CHANSONS
     PAILLARDES AU JAPON

        
 de Nagisa OSHIMA
 

SYNOPSIS

Alors que le gouvernement japonais vient de rétablir le «jour de la fondation de l’Empire», abrogé après-guerre pour ses connotations nationalistes, Nakamura, Ueda, Maruyama et Hiroi passent à Tokyo leurs examens d’entrée aux grandes universités. Tous pourtant ne pensent qu’à une chose : le sexe. Ils partent ainsi à la recherche d’une jeune fille dont ils ne connaissent que le numéro d’examen. Mais ils croisent le chemin d’un professeur d’université, Otake, qui les initie bientôt aux secrets des chants paillards…

POINT DE VUE

Et hop ! En voilà une et hop ! Hop !
Le cinémascope utilisé avec talent, hop !
Est d'une beauté incomparable, hop ! Hop !
Et hop ! En voilà deux et hop ! Hop !
Les pensées des étudiants après leurs examens, hop !
Vont à la fille de la place 469, hop ! Hop !
Et hop ! En voilà trois et hop ! Hop !
Pour baiser la femme de son professeur, hop !
Mieux vaut le faire sur son cercueil, hop ! Hop !
Et hop ! En voilà quatre et hop ! Hop !
Pour tout savoir du japon des années 60, hop !
Mieux vaut partir de ses chansons paillardes, hop ! Hop !



Et hop, c'est le postulat de départ de Nagisa Oshima pour Nihon Shunka-kô (À propos des chansons paillardes au Japon) tourné en 1967, au coeur d'une intense période créatrice. Le premier plan annonce la couleur. Quelques gouttes d'encre noire sur un rectangle rouge vif dessinent un cercle, parodie du drapeau au soleil levant. La tâche roussit puis s'enflamme. Le film sera brûlot, cocktail molotov embrasant le pays, frappant au coeur de ses symboles. Mais avec élégance. Ce qui frappe d'emblée dans le film, c'est la beauté de ses cadres. Oshima est un maître de l'écran large comme Sergio Leone, David Lean ou Jean-Luc Godard un temps. Les premières scènes suivent les déambulations de quatre étudiants à l'issue de leurs examens. Leurs corps sanglés dans leurs uniformes scolaires s'inscrivent dans les architectures grandioses et futuristes de l'université, un vaste terrain de sport, le parapet d'un pont sous la neige. Lorsqu'ils croisent une procession (Celle du « jour de la fondation de l’Empire », il faut le savoir), la foule vêtue de sombre, portant des oriflammes noirs et blancs arrive à angle droit avec une file d'écoliers en imperméables jaunes.


Le choc des générations est celui des couleurs et des lignes. Comme dans Lawrence of Arabia (1962), le film de David Lean qui revient comme un leitmotiv ironique tout au long du film, il n'y a pas de plan anodin dans Nihon Shunka-ko. Le chef-opérateur Akira Takada n'a qu'une courte carrière mais il s'y entend ici pour jouer des ambiances et de la profondeur du champ large. Plus tard, après avoir couché avec la maîtresse de son professeur devant son cercueil, Nakamura, l'un des étudiants, se promène longuement avec la jeune femme en surplombant la ville au crépuscule. Oshima sait rendre l'étrange beauté de ce japon urbanisé, moderne et tourmenté, comme Yasujiro Ozu se plaisait aux dessins des lignes électriques sur le ciel.


Revenons à nos quatre étudiants uniquement préoccupés de leur avenir sexuel. Ils se lancent à la recherche de la belle étudiante 469, avançant toujours, mais se laissant ballotter au gré des évènements et des rencontres. Ils passent une soirée arrosée avec le professeur Otake et trois étudiantes qu'ils n'arrivent pas à convaincre de coucher avec eux. Comme souvent, ils sont plus hardis en paroles qu'en actes. Au cours de la nuit, le professeur meurt, intoxiqué au gaz. Est-ce un suicide ? Est-ce un meurtre perpétré par Nakamura venu rechercher son stylo et qui a découvert l'intellectuel ronflant, ivre comme un cochon ? Oshima charge l'éducation sabre au clair. Le professeur est progressiste, incite à la révolte, fait la lecture à haute voix avant de s'écrouler sur la table, séduit les étudiantes, véritables groupies. Pour les quatre garçons pas trop dans le vent, il est l'homme à abattre. Il leur révèle par contraste leur inculture, leur gaucherie, leur misère sexuelle. Après ce meurtre sinon accompli, du moins souhaité, ils se rendront à sa veillée funèbre et Nakamura prendra sa place auprès de sa jeune maîtresse.


Pourtant, le professeur Otake leur a légué, au plus fort de son ivresse, un savoir précieux : « Les chansons paillardes, c'est l'histoire même du peuple ». le titre du film est trompeur. De chansons, il n'y en a qu'une de ce type. Reprise tout au long du film, elle se prête à toutes les variations. « Ces chanson érotiques, ces chansons de cul, c'est la voix des opprimés. Le travail, la vie, l'amour des peuples opprimés ». Cette leçon sera retenue et nos autres étudiants en font leur hymne. Et Oshima de construire son film autour de confrontations entre cette chanson et d'autres chants. Confrontations sonores qui se doublent de confrontations visuelles entre le bloc des quatre et les autres groupes chantants. Ce sont ainsi le groupe des collègues d'Otake qui entonne un chant engagé qui me semble issu d'une chanson républicaine de la guerre d'Espagne ou le groupe d'étudiants pacifistes qui reprend des « protests songs » américaines, We shall overcome et le This land is your land de Woody Guthrie. C'est un peu comme dans Casablanca (1943) de Michael Curtiz avec La Marseillaise, en tout aussi politique, mais nettement plus marxiste. S'opposera également une ballade très touchante chantée par l'une des étudiante, une coréenne. Là encore, il est bon de savoir que l'histoire du Japon et de la Corée n'est pas un chemin de roses. La ballade raconte l'histoire d'une prostituée et son inclusion dans le film, dans le Japon en plein essor économique des années 60, une honte toute récente. Des milliers de jeunes femmes coréennes ont été déportées durant la guerre pour servir dans les bordels de l'armée nippone. Ce n'est ni la première, ni la dernière fois qu'Oshima utilise ce thème comme une gifle au visage d'une société qui a mal digéré son nationalisme. Et son orgueil.


D'une façon générale, il est bon de savoir des choses sur le Japon à la vision de ce film, mais ça se passe quand même très bien sans. Sous les dehors de la farce illustrée par le titre, Nihon Shunka-kô est un portrait aux multiples facettes de cette société tiraillée entre des sentiments contraires. Influencée par l'Amérique minée par le conflit du Vietnam, mal à l'aise avec son passé, qui ne sait quel avenir prendre, à l'image de ces quatre héros, figures d'une nouvelle génération qui ne pense qu'au plaisir immédiat. Ils ne sont plus retenus que par cette chanson populaire qu'ils cherchent à s'approprier en rajoutant des couplets. Et puis par leurs tentatives d'établir des relations avec les personnages féminins du film. La jeune coréenne, l'étudiante 469, la maîtresse d'Otake. Les femmes chez Oshima, non seulement sont très belles, mais elles ont du plomb dans la tête et une véritable force morale. Elles en souffrent donc. Ne sachant comment les aimer, les hommes ne peuvent que leur faire du mal en les soumettant à leurs désirs primaires. Le film se clôt par un constat d'échec. Les hommes sont de dangereux guignols. La beauté des femmes tempère la noirceur du récit, l'érotisme d'Oshima se révélant dans de superbes gros pans frémissants, des visages, des épaules dénudées, des robes brillantes, des combinaisons blanches. C'est superbe et cela ravira les plus sensibles d'entre nous.


Nihon Shunka-kô possède également une dimension surréaliste qui rapproche Oshima de Luis Bunuel. Dans une lettre à l'équipe de tournage, le réalisateur explique qu'il n'a qu'une trame comme scénario (ils sont pourtant quatre à avoir travaillé dessus), que le film se fera au fur et à mesure. Et au passage, tous les acteurs sont des débutants. Attitude ambitieuse au service d'une liberté de ton et de rythme. Défi compliqué de plusieurs passages qui relèvent des fantasmes des quatre étudiants, imbriqués directement dans le « réel ». De leur désir de l'étudiante 469 naît un rêve éveillé et collectif où ils la violent tour à tour dans un amphithéâtre bondé de la faculté. Scène hallucinante, mise en scène théâtrale organisée autour de l'escalier vertical et du long bureau horizontal, dans un silence concentré, aucun des autres étudiants ne levant le nez de son travail. Le rêve est tel qu'ils veulent s'en excuser auprès d'elle et rêvent alors de leurs excuses maladroites. Plus tard, ils la retrouvent vraiment et s'excusent vraiment. Imprudente, la jeune femme les mettra au défi de retrouver les conditions du fantasme. Je ne sais pas si vous me suivez, mais je m'y suis perdu avec délice. Oshima, lui, a la grâce d'un funambule sur son fil, déterminé, faussement désinvolte, sûr de lui. Et hop, et hop !



Vincent Jourdan

 

 

 


DU MÊME AUTEUR

LA TRILOGIE
DE LA JEUNESSE

DE OSHIMA


LES PLAISIRS DE LA CHAIR


NUIT ET BROUILLARD
AU JAPON



LE RETOUR
DES TROIS SOÛLARDS

 
FICHE TECHNIQUE
  •  LE FILM
    Titre original
    : Nihon Shunka-ko
    Réalisation
    : Nagisa Oshima
    Scénario: Nagisa Oshima, Mamoru Sasaki, Tsutomu Tamura et Toshio Tajima
    Photographie : Akira Takada
    Distribution : Ichiro Araki, Akiko Koyama, Kazuko Tajima, Ichitzo Itami, Koji Iwabuchi

  • LE DVD

    DVD 9 - PAL - Zone 2 - couleurs

    Image & Son
    :
    Ecran: 16/9 compatible 4/3
    Format : 2.35
    Son:
    Japonais
    Sous-titres: Français



  • BONUS  

    * Préface de Charles Tesson ( Couleurs -8 mn)

    * Bande annonce



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