)))  BATAILLE DANS LE CIEL
        
  de Carlos REYGADAS                 

 

  • Drame - 2005 - Mexique - durée: 1h28 (+ Bonus)
  • Sortie à la Vente en DVD le 10 juin 2008
  • DOUBLE DVD
    Éditions BAC Vidéo


SYNOPSIS

À Mexico, Marcos (Marcos Hernández), un chauffeur métis, kidnappe avec sa femme (Brenda Angulo) l'un de ses neveux. Mais ce dernier meurt de manière accidentelle. Marcos se montre alors plus fragile que prévu : il confesse son crime à la fille de son patron, Ana (Anapola Mushkadiz), une fille aisée et frivole qui se prostitue par plaisir….

POINT DE VUE

Carlos Reygadas, déjà remarqué au Festival de Cannes 2002 avec son premier film Japón, Caméra d'or, récidive en 2005 avec Bataille dans le ciel. Présenté cette fois en sélection officielle, le film fait alors beaucoup parlé de lui, de par notamment son prologue et son épilogue représentant une scène de fellation. La vitrine cannoise a le défaut de ses qualités... Elle met en avant des réalisateurs, des acteurs ou des cinématographies inconnues du grand public mais peut parfois être un redoutable miroir déformant.
Et il est évident que Bataille dans le ciel ne se résume pas à cette réputation sulfureuse. Le film est beaucoup plus profond, complexe et passionnant que cela.

Mexico, aujourd'hui. Marcos, employé par un général comme chauffeur, enlève un enfant (son neveu) avec la complicité de sa femme, espérant en tirer une bonne rançon. Mais l'enfant meurt et l'entreprise s'avère être un fiasco. Nous ne verrons rien de ce fait dans Bataille dans le ciel. Carlos Reygadas préfère s'intéresser à "l'après". C'est à dire aux doutes, à la crise de conscience, au sentiment de culpabilité de ses personnages, bref tout ce qui fait leur bataille intérieure, et à leurs efforts (vains) pour trouver la rédemption. Pour Marcos, celle-ci passe par la confession auprès d'Ana, la fille du général.

Bataille dans le ciel est avant tout la vision personnelle d'une ville : Mexico. La ville comme un concentré de tout se qui fait le Mexique, mais à chaque fois en passant par l'expérience individuelle et l'observation des personnages : la marchandisation des corps (enlèvement de l'enfant en échange d'une rançon, Ana se prostitue), les minorités indiennes pauvres (Marcos et sa femme), la bourgeoisie blanche en déliquescence (Ana et sa famille), la lutte des classes (la rencontre entre Marcos et Ana, deux personnages que tout oppose, jusqu'à la couleur de leur peau ; Reygadas tenait d'ailleurs à filmer ce contraste entre la peau sombre de l'indien Marcos et la peau blanche d'Ana - voir interview d'Ana dans les Bonus), la beauté (Ana), la laideur (Marcos et sa femme), le sexe (les corps à corps qui jalonnent le film), la religion (le pélerinage de Marcos), l'armée et l'état (la levée du drapeau avec le symbole de la ville, observé par Marcos)... C'est ainsi que Carlos Reygadas montre sa ville et ses différentes composantes, cherchant à filmer l'incidence de la société dans le caractère de l'être humain (voir Avant le tournage dans les Bonus). Rome, ville ouverte de Rossellini est d'ailleurs une de ses principales références : "J'apprécie dans ce film les capacités du cinéaste à filmer une réalité assez simple et un décor toujours très réaliste, d'où émane l'intériorité des personnages".


Marcos se fait véritablement vampirisé par la ville qui le vide de sa substance.
Son combat intérieur entre un désir de justice (justice sociale pour les minorités passant à la fois par un désir d'argent et un désir de jouissance) et une immoralité (enlèvement et mort de l'enfant, relations sexuelles avec Ana, la fille de son employeur) se fera en silence (très peu de paroles) mais débouchera sur une explosion de violence dont Marcos sortira vidé (il s'urine dessus), comme rongé de l'intérieur (voir la séquence coupée au montage après le meurtre d'Ana dans les Bonus). L'immoralité finit donc par l'emporter.

La religion tente bien de se présenter comme une entité potentiellement rédemptrice.
Elle intervient une première fois lorsque Carlos observe une procession dans la nuit, sous les néons d'une station-service, exerçant alors une sorte de fascination. Elle prend de la hauteur (plus près du ciel) par l'intermédiaire des calvaires que Marcos découvre en marchant vers le sommet d'une montagne dominant la ville de Mexico. La voie vers la libération ?
Mais finalement, fatalement, la religion se fera le complice de la ville dans son entreprise vampirisante de déshumanisation. Lors du pélerinage, Carlos est véritablement happé par la ville et ses habitants vers le corps monstrueux de la basilique qui le dévore. Le cordon de police empêche alors les pélerins de pénétrer dans le lieu sacré, afin de laisser la bête terminer son oeuvre dans une sorte de fusion entre le morbide et le sacré (voir Georges Bataille).

Marcos est donc à la fois vampirisé à la fois par la ville et la religion, mais aussi par la violence des rapports de classe. C'est cette violence qui l'entraîne sur le terrain de l'illégalité avec l'enlèvement de l'enfant et qui débouche ensuite sur le meurtre d'Ana (ce meurtre n'est pas sans rappeler celui commis par le vieux mineur à l'encontre de la jeune fille bourgeoise dans le Germinal de Zola, dans un rapport d'attirance/répulsion).

Esthétiquement, les tons bleutés l'emportent (voir les séquences commentées par l'équipe du film dans les Bonus). Bleu comme le ciel, lieu central de la bataille intérieure de Marcos. Carlos Reygadas est fortement attaché à la forme et Bataille dans le ciel est une oeuvre profondément esthétique, aussi bien dans la mise en scène que dans les nombreuses références picturales qui jalonnent le film. Le tableau de Tintoret, exposé au Prado en est une en ce qui concerne les couleurs, les tableaux de Titien en sont une autre pour la profondeur de champ...
Rongé par la culpabilité, Marcos fait l'amour à sa femme par derrière (il ne croise pas son regard), les yeux fixés sur l'image pieuse accrochée au-dessus du lit.

Les croix en haut de la montagne évoquent les tableaux japonais.
Avant le meurtre d'Ana, Marcos observe longuement les tableaux qui ornent son appartement. Enfin, le meutre lui-même emprunte à une esthétique gore, le sang giclant comme dans une oeuvre du Caravage.

Cette immoralité et le caractère subversif du film n'est pas sans rappeler l'oeuvre d'un Bunuel. Mais le surréalisme laisse ici place à une mise en scène fluide, allant à la rencontre des corps (nombreux gros plans) et des murs de la ville dans une esthétique commune proche du documentaire.

Stéphane Bedin

 

 

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DU
MEME AUTEUR

 
FICHE TECHNIQUE
  •  LE FILM
    Présenté en Sélection Officielle au Festival de Cannes 2005
    Titre d'origine
    : Batalla en el cielo
    Réalisation & scénario
    : Carlos Reygadas
    Image: Diego Martinez Vignatti
    Montage:Adoracion G. Elipe

    Interprétation :
    Brenda Angulo: Brenda
    David Bornstien: David
    Marcos Hernández: Marcos
    Anapola Mushkadiz: Ana
    Berta Ruiz: La Femme De Marcos
    Diego Martinez: Vignatti Footballeur
    Juan Soria: Inspecteur De Police
    Rosalinda Ramirez: Viky


  •  LE DVD
    1 DVD 9 - PAL - Zone 2 - couleurs

    Image & Son
    :
    Ecran: 16/9 compatible 4/3
    Format : 1.77
    Son: Version Française & Version originale sous-titrée Dolby Digital 5.1

    Sous-titres: Français


  • BONUS  

    Notre avis : Bonus nombreux et très riches, ils complètent intelligemment le film.
    "La fabrication du film" aborde les réflexions et les étapes pré-tournage (essais, castings, recherche du lieu de tournage), l'importance du storyboard, l'ambiance du tournage plutôt studieuse et bon enfant par l'intermédiaire d'un making of.
    Les interviews, les séquences commentées (par l'équipe du film et Carlos Reygadas lui-même, notamment à propos de la levée du drapeau qui ouvre et clôt le film tel un rideau s'ouvrant et se refermant sur une scène de spectacle ; le drapeau représente à la fois les couleurs du Mexique et les mythes de la ville de Mexico, "mythes qui ne sont rien devant les histoires personnelles de (ses) personnages), les scènes inédites et la galerie d'image nous paraissent tout aussi intéressantes. SB


    * Fabrication du film (1h)



    * Interviews(5')



    * scènes commentées par l’équipe du film
    (28')
    *Scènes commentées par le réalisateur (22')
    * Scènes inédites (14')
    * Story-board
    * Galerie photos
    * Bandes Annonces
    * filmographies
    * Liens Internet
ENTRETIEN AVEC CARLOS REYGADAS

Vous inspirez-vous de personnages réels ?
Marcos Hernandez a travaillé avec mon père au Ministère de la Culture. Je lui ai demandé de jouer un petit rôle dans « Japón», et c'est alors que j'ai pensé à lui pour mon nouveau film. Il m'a beaucoup inspiré la conception de l'histoire de « Batalla en el cielo » - comme ce fut déjà le cas à l'époque avec Alejandro Ferretis pour « Japón».
Marcos était parfait pour incarner ce personnage tourmenté par un conflit interne car j'avais besoin de quelqu'un d'introverti, doté d'une forte présence et d'un vrai mystère. J'aime prendre les comédiens de mes films comme ils sont, comme s'ils étaient une lumière dans l'eau, un arbre ou une belle peinture. C'est la caméra qui vient ensuite capter l'intérieur des êtres. Marcos ne représente rien, il se contente d'être. Mon comédien idéal.

Vous cherchez des acteurs qui ne « jouent » pas, mais qui se révèlent ?
Marcos ne représente pas une idée car je crois qu'on s'approche plus de l'Homme quand il se tient simplement devant la caméra, sans tenter de transmettre un sens.
Les acteurs de «Batalla en el cielo» n'ont pas lu le scénario et ne connaissent donc pas les intentions de leurs personnages. J'aime obtenir le jeu le plus naturel possible - ou plus précisement l'absence de jeu. Dans le cas d'Ana, interprété par Anapola Mushkadiz, j'ai même modifié le rôle en fonction de sa personnalité et de sa façon d'être. Quand quelque chose m'attire chez une personne, je construis le personnage autour de ce qui a déclenché l'attraction. La matière humaine prime. J'aime par ailleurs les situations imprévues et je suis souvent surpris par la spontanéité des amateurs.

Approchez-vous les corps pour en révéler le mystère ?
Quand j'écris un scénario, je m'imagine les choses telles que je les ressens. C'est vrai pour le personnage de Marcos comme pour la ville de Mexico, et sa texture sonore. Je montre la chair, les cheveux, les liquides et la lumière. Et le film tourne autour de ce désir - « anhelo » en espagnol - de sentir, de connaître, d'être là, d'être conscient. Je n'essaie pas de donner des réponses, mais de poser des questions, et je me contente de constater les mystères de la vie,
qui est à la fois notre existence et notre conscience. Par le corps, on essaie d'entrer dans ce monde. Et à la fin du film, une nouvelle scène nous rappelle que nous sommes aussi
cette chair qu'il nous faudra quitter un jour. Chacun d'entre nous est éphémère, mais nous sommes aussi, tous, un dieu, en soi.

Comment la société mexicaine agit-elle sur vos personnages ?
Aujourd'hui, les enlèvements sont fréquents au Mexique. Ce phénomène me sert de point de départ pour parler de choses plus universelles.
En fait, le personnage de Marcos pourrait aussi bien être allemand ou chinois. Mon film se déroule dans un contexte social dur, mais est loin d'être politique : il s'agit avant tout du conflit d'un être humain, tiraillé entre ses actions et sa nature.

Pour Marcos, l'enlèvement est-il une nécessité ?
Mon intention est de rendre compte de la complexité de la vie et de nos choix à travers cette histoire d'enlèvement. Marcos n'est pas pauvre. Il a sa maison, sa famille. Cet enlèvement ne lui est pas indispensable pour survivre, mais il lui offre un moyen efficace et facile de trouver un peu d'argent, pour acheter une voiture, par exemple. Il choisit une victime peu fortunée parmi ses connaissances car c'est beaucoup plus facile que d'enlever un riche entouré de gardes du corps.

Le film dépeint-il l'effondrement des repères moraux dans votre ville ?
Au premier abord, les personnages dans « Batalla en el cielo» peuvent paraître immoraux : la femme de Marcos kidnappe un enfant, Ana travaille dans un bordel. Ce ne sont pas des « âmes perdues », car à leurs yeux, leur attitude est parfaitement normale. Marcos, en, revanche est violemment tourmenté. Il finit, lors de sa descente aux enfers par être touché par quelque chose de supérieur. Marcos ne culpabilise pas d'une façon rationnelle, mais ses tripes s'opposent à son crime : c'est son corps qui se révolte.

Pourquoi le religion joue-t-elle un rôle si central ?
Au Mexique, le fondement du catholicisme est le rituel plutôt que la spiritualité. Notre-Dame de Guadalupe est considérée comme la mère de tous les Mexicains, son amour est inconditionnel et nous, Mexicains, sommes bien contents de rester à jamais ses enfants. Le pèlerinage dans le film est ainsi plus un fait social que religieux. La femme de Marcos s'y rend comme les autres, pour se racheter, en pensant : pourquoi ne pas pêcher et se repentir ensuite, comme tout le monde ?

D'où vient l'élan romantique noir de votre film ?
J'aime travailler les sentiments forts et leur respiration dans les moments culminants comme l'a fait Rossellini avec Pompéi, à la fin de « Voyage en Italie ». Par ailleurs, j'aime beaucoup la peinture romantique allemande. Elle décrit une nature explosive, beaucoup plus grande et vaste que l'homme, mais qui requiert pourtant sa présence.

Etes-vous attiré par la transgression et la provocation ?
Voir une jolie jeune femme aisée (Ana) sucer un homme âgé et pauvre (Marcos) peut réellement déranger une partie du public. Superficiellement, le choc est esthétique, mais le tabou est en fait plus profond. Il réside dans la différence sociale. Si l'homme était un riche trafiquant de drogues, personne ne s'en étonnerait, la fille passerait pour une prostituée. Je ne provoque pas gratuitement mais pour déclencher des sensations franches chez les spectateurs.

Recherchez-vous le choc esthétique, notamment dans les scènes d'amour ?
Non, je trouve les corps de mes personnages très beaux. On voit leur peau foncée transpirer, des courbes magnifiques, une belle matière humaine. J'essaie toujours de les montrer d'une façon ouverte et respectueuse car la plupart des être humains ressemblent à ces corps et non pas aux grandes stars de cinéma. Personnellement, je préfère voir Marcos et sa femme faire l'amour d'une façon libre, sensuelle et réaliste que d'imaginer Tom Cruise ou l'un de ses collègues à l'ouvrage. Mon but n'est pas d'exciter ou de révulser les spectateurs. Dans cette scène, les corps se fondent avec la lumière et la fragilité émouvante des personnages.
Je trouve tout aussi absurde de voir un couple faire l'amour alors que les draps couvrent soigneusement les seins et les sexes ! Je préfère filmer le sexe tel qu'on le vit : cette beauté naturelle traduit pour moi la sensation qu'on peut avoir en faisant l'amour. Nous sommes âme et chair.

Le sexe est-il révélateur pour vos personnages ?
Au début et à la fin du film, l'acte sexuel est lié à la foi. Par contre, le rapport sexuel entre Marcos et sa femme est plutôt l'expression de l'amour érotique. Enfin, dans la relation entre Marcos et Ana, le sexe devient une arme de manipulation. Ana croit contrôler le besoin sexuel de Marcos, mais elle se trompe car il a plutôt besoin de communiquer et d'être écouté.

La fellation stylisée montre-t-elle que le sexe a une dimension métaphysique ?
J'avais envie de commencer le film par un visage, le reflet de notre intérieur, la présentation la plus directe d'un individu. Puis d'élargir et dévoiler peu à peu dans le même mouvement une femme et un homme - comme s'ils représentaient l'humanité. L'acte intime et chaleureux d'une fellation peut être esthétique. En me détachant de la pornographie qui cherche à exciter le spectateur je voulais filmer cette fellation d'une façon singulière et inattendue pour
qu'on puisse être touché par ce moment d'intimité. Le début résume le film : Un homme et une femme se touchent dans une situation idéalement proche, mais ils n'arrivent pas à communiquer. Il y a un écart et ils en souffrent. La sexualité est toujours double, charnelle et métaphysique, banale et profonde. Je montre la fellation comme un acte sexuel et un acte de la foi. Dans le sexe, on peut retrouver la foi.

Comment la campagne et la ville influencent-ils votre style visuel ?
Dans « Japón», le paysage était un personnage à part entière avec l'idée qu'un environnement fort pouvait aider au réveil d'un homme perdu. Dans « Batalla en el cielo », la ville agit constamment sur les personnages comme Marcos qui porte en lui la charge dramatique du récit. Dans l'ambiance de Mexico, je voulais faire passer les sensations de douleur et de stress. Parfois la vie urbaine domine les personnages ce dont j'ai essayé de rendre compte dans certaines scènes avec un style documentaire et nerveux. Puis j'alterne avec des scènes visuellement plus riches. Par exemple, quand Marcos quitte la ville pour s'arrêter à la station service, la lumière et la musique créent un moment magique : on entre dans un monde plus poétique où le temps semble suspendu. On n'oublie jamais pour autant que Marcos est là pour faire le plein !

Pêchez-vous parfois par l'utilisation excessive des mouvements de caméra ?
J'aime lancer la caméra comme un pinceau pour voir les couleurs qu'elle trace dans l'espace. Depuis « Japón », j'ai appris à laisser la caméra un peu plus tranquille et à me « poser ». Dans « Batalla en el cielo», j'ai préféré construire le langage du film plutôt par le montage. Puisque l'espace est limité dans la ville, il apparaît également dans le film d'une façon plus découpée. Finalement, je n'ai gardé qu'un seul de tous les mouvements panoramiques à 360 degrés que nous avions tournés et il a une fonction précise. Il ouvre sur le temps et l'espace pendant que la scène d'amour se déroule juste à côté. Parfois, on regarde le monde à travers une musique : l'espace, le temps et la matière se mettent à danser. La réalité peut être laide, neutre ou stylisée. Tout dépend de notre regard qui peut changer d'un moment à l'autre.

Quelle distance avez-vous par rapport au monde que vous filmez ?

Même si l'histoire de Marcos dans « Batalla en el cielo» me semble forte et singulière, il faut savoir par moments s'en détacher. La distanciation n'est pas populaire au cinéma parce que les spectateurs aiment se laisser « prendre » par le récit et s'immerger dans les sentiments. Je préfère inviter le spectateur à trouver dans mon film un temps et un espace qui lui soit propre - et de lui donner la chance de se laisser prendre plutôt par des sensations.

D'où viennent les références pour ce film ?
Pour «Batalla en el cielo», je me sentais libre de toute influence. Pourtant, pendant le tournage, j'ai songé à Rossellini et à sa façon de travailler dans «Rome, ville ouverte ».
Il construisait une fiction tout en se servant de la réalité d'après-guerre.
Visuellement, je pensais à la peinture du Titien et du Tintoret, à leurs sujets et à leurs couleurs.

Comment vos images sont-elles liées au son et à la musique ?
Pour moi, le cinéma est très proche de la musique. Par moments, on ne veut que le son de deux flûtes et puis celui d'un ensemble de cordes et de cymbales. J'aime qu'un film alterne entre le petit et le grand - ce qui crée un mouvement, comme dans une symphonie. Le son est souvent subjectif car il rend compte de la façon dont Marcos regarde et comprend le monde. J'utilise également la caméra subjective, puissante mais jamais aussi noble que le son pour nous faire découvrir l'intérieur d'un personnage. Quand Marcos quitte la ville, il s'arrête à une station essence ordinaire et la musique sacrée de Bach sublime la scène : je ne cherche pas à être réaliste. J'aime les contrastes dans une logique paradoxale. La beauté se niche parfois aux côtés-même de la laideur. Ainsi, lorsque Marcos écoute une belle musique dans un endroit horrible, il est épris d'une sensation magnifique.

Vous sentez-vous proche d'un « réalisme magique » ?
Avec le réalisme magique le décalage avec le réel s'exprime uniquement à travers la matière. Montrer une fille avec une robe de sept kilomètres est loin de mon univers. Je préfère l'univers kafkaïen avec sa dimension métaphysique forte. J'essaie de dévoiler une beauté surprenante dans le réel ou plutôt dans la matière telle qu'on la connaît. Je travaille à ce que l'on puisse découvrir la beauté n'importe où.

Pouvez-vous nous expliquer le titre « Batalla en el cielo » (Bataille dans le ciel) ?
C'est ironique, car la ville de Mexico plus proche de l'enfer que du ciel. Tout comme pour « Japón», le titre de mon film reste ouvert. On peut s'imaginer qu'il évoque la lutte de Marcos dans une ville infernale ou bien la bataille des dieux grecs, là-haut, qui se disputent le destin des hommes ou bien... Il y a autant d'interprétations que de spectateurs.

Votre film porte-t-il un espoir ?
La fin du film est paradoxale. Le corps de Marcos meurt, mais un mystère demeure. Je trouve mon film optimiste malgré son histoire tragique. Il est traversé par une beauté sous-jacente et par le désir de Marcos de grandir, de se connaître mieux, plus en profondeur. Il ne faudrait pas croire non plus que Marcos va au paradis parce qu'on lui suce la bite.

(Eléments du dossier de presse)

ENTRETIEN AVEC ANAPOLA MUSHKADIZ
Carlos Reygadas s'est inspirée de votre vie pour créer le personnage d'Ana ?
Mon personnage me ressemble beaucoup. Dans la vie, je suis encore plus excessive, incapable de tenir en place, j'aime être en mouvement. Dans le film par contre je parais plus calme, mon jeu est contrôlé.

Carlos Reygadas voulait-il que votre jeu passe par le corps ?
Carlos savait parfaitement ce qu'il attendait de moi. Je n'avais pas lu le scénario du film et j'ignorais la chronologie de l'histoire. Le tournage me semblait très spontané et je n'avais pas le temps de me prendre la tête. Parfois, le matin, Carlos me disait juste que j'allais être nue dans une scène d'amour. Cette forme d'improvisation m'a permis de m'ouvrir à toutes les exigences du film. Carlos sait rassurer les comédiens, leur transmettre sa confiance. Avec lui je n'avais jamais peur et ne me sentais jamais gênée.

Comment avez-vous abordé les scènes de sexe ?
J'ai aimé travailler avec Marcos Hernandez dés le début du tournage car c'est un homme singulier, impressionnant et timide. Les scènes de sexe étaient encore plus difficiles à jouer pour lui que pour moi, car il est marié. Après avoir répété les scènes d'amour pour le film, j'avais ce sentiment étrange que j'avais réellement couché avec Marcos. La nudité ne me dérange pas car les corps humains sont beaux et émouvants. J'aimais la sensation d'avoir suffisamment confiance pour jouer nue et être moi-même. C'était grisant. Carlos nous a préparé d'une façon intelligente car le tournage a commencé par la scène la plus difficile. La suite fut presque un jeu d'enfants. Marcos et moi nous étions dévoilés.

Comment avez-vous gardé votre naturel ?
Carlos nous donnait l'impression que toutes les scènes, même les plus oniriques, auraient pu se dérouler dans nos vies. Du coup, rien ne nous paraissait surréaliste. Et nous nous sentions naturels.

(Eléments du dossier de presse) 
ENTRETIEN AVEC MARCOS HERNANDEZ
Comment avez-vous rencontré Carlos Reygadas ?
On se connaît depuis 15 ans. J'ai aussi joué un petit rôle dans «Japón».

Avez-vous hésité avant d'accepter le rôle ?
Pas du tout. Ma vie est très différente de celle de Marcos. L'interpréter n'était pas si compliqué. Je faisais confiance à Carlos.

Comment avez-vous travaillé ?
Carlos expliquait très bien ce qu'il attendait de moi. Alors je me laissais diriger.

Pensez-vous que l'histoire du film est réaliste ?

Oui, les choses se passent un peu comme ça dans la vie à Mexico.

Faire ce film a-t-il changé quelque chose dans votre vie ?
Pour l'instant, pas du tout. Pendant le tournage, j'ai arrêté de travailler pendant trois mois. Le matin, je me levais plus tôt, le soir je rentrais plus tard. J'en ai parlé à peu de gens. Mais quand ils verront le film, beaucoup me poseront des questions. Comme l'histoire du film est forte, j'aurais probablement quelques problèmes avec ma famille...

Aimeriez-vous continuer comme acteur ?
D'abord je veux voir le film terminé. On verra après. Je n'avais pas pensé faire du cinéma, mais j'ai aimé l'expérience avec Carlos Reygadas et maintenant j'en suis fier.

(Eléments du dossier de presse) 
 
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