Willy
Ronis fait partie avec Robert Doisneau ou Brassaï de ces photographes
dits "humanistes", qui ont connu des heures fastes entre
les années 30 et la fin des années 60. Mais c'est surtout
au début des années 50 qu'ils ont connu leur apogée,
en captant la vie quotidienne des lieux pittoresques de la capitale,
notamment des quartiers de l'est parisien (Belleville, Ménilmontant).
Qui n'a pas en tête ces bistrots, ces artisans, ces commercants,
ces enfants, ces ruelles montantes et descendantes d'un Paris retrouvé,
plein de vie, de liberté et de joie de vivre au lendemain de
quatre années d'occupation et de privations ? Une véritable
imagerie nationale et populaire s'est construite autour de ces clichés,
l'image d'un pays à l'optimisme retrouvé qui se relève
tant bien que mal, subissant de plein fouet la crise du logement et
la misère, toujours prégnantes dans les quartiers...
Willy Ronis, 96 ans aujourd'hui, est un des derniers de ce courant,
mais la question de la mort est éludée dès les
premières images de ce documentaire, réalisé
en 2003 : "la photographie n'est pas, pour moi, une revanche
contre la mort ; elle correspond à des feuillets épars
de souvenirs agréables et chéris que l'on conserve et
que l'on est heureux de feuilleter par la suite".
Ce documentaire n'est pas le portrait nostalgique d'un homme se retournant
sur son passé mais au contraire un témoignage rempli
de vie et une réflexion passionnante sur le travail de photographe.
La réalisation de Michel Toutain est d'ailleurs à saluer
sur ce point, car les clichés parisiens ou provençaux
commentés chronologiquement par le maître (76 ans de
carrière tout de même !) sont souvent intelligemment
rattachés à des plans filmés "de nos jours".
Ronis aime d'ailleurs saisir la lente transformation du paysage parisien
et plus particulièrement les évolutions urbaines récentes
du quartier de Belleville-Ménilmontant (construction des HLM).
Mais, pour lui, la lumière et les différents points
de vue de ces ruelles à flanc de colline restent uniques à
toutes les époques.
Nous voyons également le photographe évoluer avec vitalité
et gourmandise dans son mas provençal qu'il a jadis si bien
photographié (notamment le fameux Nu provençal
en 1949) au cours de chroniques plus intimistes...
C'est d'ailleurs les gens et la vie de quartier (ou plutôt de
village) qui marquent le travail de Willy Ronis, que ce soit à
Belleville-Ménilmontant, Gordes ou L'Isle-sur-la-Sorgue. Nous
pouvons noter une attirance toute particulière pour les exclus
de la terre. Ses parents ont fuit la Russie tsariste et les persécutions
antisémites; et l'histoire du quartier de Belleville-Ménilmontant,
"incarnation de l'âme populaire de Paris", avec ses
Arméniens fuyant les massacres de 1915, ses Grecs chassés
par les Turcs, ses Italiens... se rapproche fatalement de sa propre
histoire.
Dès 1936, il est chroniqueur du "séisme social"
alors en cours, pour des magazines de presse illustrée comme
Regards (magazine illustré du PCF). Quelques-uns de
ses clichés les plus marquants, issus de reportages sociaux,
témoignent d'un militantisme et d'un engagement personnel notable.
Le mineur de 47 ans silicosé, la grève chez Citroën
Javel en 1938 ou le reportage dans les usines Renault mettent l'accent
sur les difficiles conditions de travail des ouvriers et sur les rapports
attirance / répulsion entre l'homme et la machine.
Entre deux reportages, il continue d'arpenter les ruelles et les lieux
de sociabilité (cafés, guinguettes, terrains de jeux...)
pour capter l'instant magique, pris sur le vif ("ce n'est
pas tellement la lumière qui m'inspire, mais ce que la lumière
éclaire"). Ses influences sont multiples et se rattachent
notamment aux peintres flamands du 16e et 17e siècle qui, tel
Bruegel, ont si bien retranscrits la vie quotidienne de cette époque.
La musique de Bach est une autre source d'inspiration pour les compositions
en hauteur, sur plusieurs niveaux, rappelant les portées du
musicien. Il travaille perpétuellement sur le double registre
de l'émotion et de la réflexion. Pour chaque prise de
vues, il doit tenir compte de la vision globale, c'est-à-dire
de tout ce qui entoure le point central de la photographie et qui
n'est pas immédiatement visible à l'oeil nu. Quand il
commente certaines de ses images, il fait souvent référence
au hasard, au miracle ou à la chance mais c'est avant tout
une question de méthode et de savoir-faire. Il fait preuve,
à ce propos, d'un véritable soucis de transmission et
donne des cours aux Beaux-Arts d'Avignon et à la Faculté
de Lettres d'Aix-en-Provence entre 1972 et 1983. Mais cette méthode
n'est pas infaillible et Ronis considère que c'est ce qui fait
le charme de son métier (dans le sens "artisan" du
terme). Il aime ainsi retrouver ce "plaisir constant du ratage".
Stéphane Bedin