Erich
von Stroheim (1885-1957), disciple de David Wark Griffith mais encore
plus illuminé (et sans doute plus doué) que son maître
est le premier des réalisateurs maudits dont l’œuvre
fut malmenée par ses producteurs. Du coup, le public connaît
plus l’acteur au crâne rasé, au monocle et à
la stature figée, abonné aux rôles d’officiers
prussiens (surnommé « L’homme que vous aimerez
haïr » par la publicité) que le réalisateur
génial qu’il fut. Emigré viennois arrivé
en 1909 à Hollywood, son passé reste encore aujourd’hui
mystérieux même si nous savons qu’il ne fut jamais
l’officier aristocrate qu’il incarna maintes fois au cinéma,
qu’il rajouta une particule à son nom et qu’on
lui avait refusé l’entrée à la cavalerie
sans doute parce qu’il était le fils d’un chapelier
viennois juif… Ce que l’on sait de façon plus certaine
est qu’il fit tous les petits boulots comme cireur de chaussures
avant d’arriver à Hollywood pour y balayer les studios
de Griffith, être cascadeur, figurant à 4 dollars par
jour et se faire assez remarquer pour devenir un des nombreux assistant-réalisateurs
de Griffith sur Naissance d’une Nation et Intolérance.
Il gardera du maître son amour de la démesure et la haine
féroce des conventions sociales ou artistiques. Sa réputation
est pleine de budgets qui quadruplent, de durées de films inédites
- plus de 9H30 pour la version originale des Rapaces (Greed-1924)-,
d’où des remontages sauvages de la part des producteurs
qui dénaturent donc son œuvre comme le talentueux Irving
Thalberg qui l’avait pris en grippe…
Signe de la démesure de son cinéma, Stroheim fit reconstruire
pour le tournage de Folies de Femmes, l’Hôtel
de Paris de Monaco à Hollywood, à l’identique,
en exigeant qu’on installe chacune des sonnettes (en état
de marche) des chambres – alors que le film est muet…
Il exige qu’une voiture soit peinte en vert car dans le roman
qu’il adapte celle-ci est de couleur verte – alors que
le film est en noir et blanc. Dix semaines de tournage pour une scène
de baiser… Il n’est pas satisfait du jeu des acteurs qui
doivent incarner des aristocrates et fait admettre à ses producteurs
qu’ils devraient porter des sous-vêtements en soie de
luxe pour que leur jeu s’améliore ! Il a fait perdre
de l’argent à tous ses producteurs avec ses films et
se ruina lui-même, excepté sa toute première réalisation,
Maris Aveugles qui rapporta même plus d’un million
de dollars… Mais tout cela n’est qu’anecdotique,
même si cette recherche de réalisme est à la mode
aujourd’hui dans des films tels que Titanic qui fonctionnent
– c’est le cas de dire - malgré des durées
et un amour du détail stroheimiens !
Sans pitié pour la censure naissante, ses films traitent ouvertement
de sujets tabous tels que la folie, l’inceste, le viol, les
perversions sexuelles, la perte de l’innocence, la déliquescence
de l’aristocratie, la déchéance morale, le règne
des pulsions les plus primaires, le fétichisme sexuel, la fascination
de l’argent et la cupidité, le théâtre de
la cruauté, la lâcheté des hommes et la bêtise
des femmes… des thèmes immoraux pourtant magnifiés
par des scènes d’une beauté poétique rarement
dépassée.
À l’image de son chef d’œuvre absolu Les
Rapaces (Greed-1924) –dont on attend encore une
sortie DVD !-, sauvagement mutilé au montage (on passa d’une
version de 9H30 à un peu plus de 2 heures) pour en fabriquer
une version au potentiel économique plus grand… malheureusement
il ne reste rien des scènes coupées pour reconstituer
une de ces Director’s Cut tant à la mode. Stroheim avoua
à la fin de ses jours en guise de testament : «Je
considère que j’ai fait un seul film dans ma vie et personne
ne l’a vu. Ses pauvres restes, mutilés, furent projetés
sous le titre de Greed.». On peut tristement affirmer qu’il
est impossible de voir ses films tels qu’il les avait originellement
tournés et pourtant tous s’accordent pour dire qu’ils
sont quand même des chefs d’œuvres ! Qu’en
dirions-nous si nous pouvions les voir dans leurs durées originales
et dans des copies en bon état ?
Le drame de Stroheim, « auteur total » annonçait
une ère nouvelle à Hollywood : celle des producteurs-rois
tout puissants que Stroheim traitera de «marchands de saucisses»
après le charcutage de ses films… Le chef-d’œuvre
absolu d’Erich von Stroheim, résume bien sa place dans
l’Histoire du cinéma qui ne sera pas démentie
par le coffret que MK2 nous offre et qui réunit trois films
et un documentaire. Sa première réalisation, Blind Husbands
(Maris aveugles-1919), Foolish Wives (Folies
de Femmes-1922) – le plus intéressant par sa
mise en scène et parce qu’il est radicalement plus long
que les versions connus- et sa dernière réalisation
–si l’on omet des co-réalisations qu’il ne
maîtrisa pas - dont il reste plus grand-chose, Queen
Kelly (1929) avec Gloria Swanson qu’il emprunte à
son modèle David Wark Griffith.
Blind Husbands
(Maris aveugles ou La Loi des montagnes -1919)
Première réalisation d’Erich von Stroheim d’après
son propre roman The Pinacle qu’il adapte lui-même
et incarne le rôle principal, aborde l’éternel
triangle amoureux en réussissant à renouveler l’exercice
grâce à un point de départ audacieux. Stroheim
traite de la rupture amoureuse non pas en honnissant le diabolique
amant (Stroheim lui-même) qui vient perturber la quiétude
du couple et tenter la faible femme, mais se pose la question honnête
si le manque d’affection du mari n’est pas la cause du
désamour de la femme délaissée… L’
amant ne venant que combler un vide –ce que la Nature déteste…
Pour ne citer que le carton d’ouverture : «…on
blâme toujours l’autre homme mais que dire du mari ?
»… Le film tente une réponse sans pouvoir toujours
échapper au manichéisme puisqu'évidemment l’ordre
matrimonial reprendra son droit. Le couple est parti à la montagne
où le mari espère retrouver un ami, Sepp (le McTeague
des Rapaces), guide de haute montagne, afin de faire de longues randonnées,
la femme restant logiquement au village… le Lieutenant van Steuben
qui a compris la situation et a lu le désespoir dans le regard
de l’épouse remplace le mari défaillant. Une idylle
naît avant même que les deux amants ne le comprennent
au contact de cette Nature luxuriante et sauvage. Sepp est témoin
de leurs corps qui se rejoignent et se contente de regarder, d’attendre.
Stroheim fait ici plus penser à une autre figure à venir
quelques années plus tard : le Nosferatu (1921) de
F.W. Murnau… Il vampirise littéralement la pauvre femme
qui se trouve sous son contrôle. Des silences, des regards peuvent
laisser comprendre qu’elle pousse les deux hommes à se
battre pour elle. Maris aveugles devient alors un duel entre
les deux hommes sur les cimes alpines pour la possession de Margaret…
L’amant inopportun est finalement écarté, une
apparence d’amour s’installe mais le spectateur n’est
pas dupe…
Maris aveugles est vu du point de vue de cette femme. Stroheim
n’ose pas choisir et tente de justifier son indécision
au spectateur (d’où sa modernité) par des visions
nostalgiques ou fantasmées qu’elle nous impose mais qui
cachent mal la noirceur de ses sentiments.
Foolish Wives
(Folies de Femmes-1921)
À Monaco, le Comte Vladislaw Sergius Karamzin (Erich von Stroheim),
officier de l’armée russe, vit en exil avec ses deux
charmantes cousines et passe ses journées à déguster
du caviar au petit-déjeuner et dépenser son argent le
soir dans les casinos… Enfin en apparence.
Folies
de Femmes s’intéresse à dénoncer toutes
les apparences du monde des aristocrates puisqu’en réalité
le Comte n’est qu’un simple arnaqueur érotomane
qui vit avec deux « cousines » qui sont en réalité
ses complices et ses partenaires sexuelles. Ils écoulent de
la fausse monnaie dans les casinos monégasques qu’un
artiste local leur fournit… Recherchant à solidifier
leur couverture, ils décident de se faire amis avec le nouvel
ambassadeur des USA à Monaco et en particulier son épouse
un peu candide que le Comte espère bien soumettre à
son pouvoir sexuel…
Après deux succès inattendus, ce troisième long-métrage
d’Erich von Stroheim représente sa première œuvre
monumentale et aussi (ou donc) le début de sa déchéance
à Hollywood. Ainsi, Folies de Femmes fut le premier
film dont le budget dépassa le million de dollars et battit
tous les records de pellicule impressionnée pendant les onze
mois de tournage. Stroheim aurait accumulé 320 bobines ! À
son premier montage de huit heures, le film s’élevait
à 32 bobines et se résumera finalement à seulement
7 bobines après que la censure et les producteurs fussent intervenus.
Lorsque le producteur, Carl Laemmle, se rendit compte que Stroheim
ne finirait jamais le film dans les délais et les limites du
budget initial, il fit construire un panneau publicitaire géant
sur Sunset Boulevard qui annonçait quotidiennement l’évolution
du budget en transformant le «S» de Stroheim par un «$»…
Là serait née sa réputation de réalisateur
dispendieux !
Mais qu’en est-il du film lui-même ? Difficile de critiquer
la narration tant le film à été rapiécé
au fur et à mesure des remontages, ce qui lui donne un rythme
étrangement haché voire une impression d’irréalité
tant les évènements donnent l’impression de se
succéder, sans s’inquiéter d’expliquer ou
de justifier l’intrigue. Pourtant le montage qui nous est présenté
par MK2 est le plus long disponible, c'est-à-dire la restauration
de 2003 culminant à 143 minutes contre 107 minutes auparavant
– mais quatre fois moins longue que la version originale ! Néanmoins
il demeure des portraits saisissants de cette aristocratie en putrescence
malgré le clinquant des décors. Comment ne pas oublier
des scènes comme celle où le Comte embrasse sa servante
amoureuse de lui pour lui extorquer les économies de toute
une vie et qui s’essuie les lèvres de dégoût
alors qu’elle est en plein ravissement rêvant déjà
au mariage… Le regard concupiscent du comte sur la jeune fille
retardée mentale de son faux monnayeur qu’il viendra
à la toute fin violer une nuit dans sa chambre (scène
disparue du montage) et que le père tue et jette à la
toute fin dans les égouts. La pourriture retourne là
d’où elle vient… La fameuse scène où
le Comte a attiré la femme de l’ambassadeur dans une
cabane en pleins marais une nuit de tempête ; elle se déshabille
pour se sécher ; gentleman il se retourne mais sort un miroir
de poche et l’observe tel l’oiseau de proie avant de fondre
sur l’animal égaré… L’arrestation
des deux cousines par la police qui leur présentent leurs fiches
de police avec leurs véritables identités : elles enlèvent
alors leurs perruques blondes qui dévoilent leurs chevelures
banales et vulgaires… À l’Hôtel de Paris,
le Comte et l’Ambassadrice regardant un soldat avec le plus
grand dégoût mêlé de dédain alors
qu’il ne se baisse pas – à plusieurs reprises-
pour ramasser un livre, châle, etc. qu’elle a laissé
tomber. A la toute fin, alors qu’elle a échappé
à l’emprise du Comte elle voit enfin la réalité
et ne se fie plus aux apparences et réalise que c’est
un mutilé de guerre qui n’a plus de bras. Elle se jette
sur lui, suppliante et rachète son âme… ou n’est-ce
là encore qu’une apparence ?
Ce qui fait la modernité de Folies de Femmes c’est
son refus du manichéisme puisque les victimes sont aussi détestables
que leurs bourreaux. En fait, Stroheim n’aime rien ni personne
à part son film –démarche allant à l’encontre
du cinéma hollywoodien de l’époque. Voilà
sans doute la véritable raison du désamour d’Hollywood
pour ses films. Même si le film remporta un bon succès
au box-office il se mit à dos diverses ligues de morale dont
la surpuissante American Legion of Decency qui fit sa loi à
Hollywood les années suivantes.
Nachiketas Wignesan