Il
est la figure du réalisateur engagé, marginal et marginalisé,
radical et intransigeant dans son usage du cinéma. Sans attaches
géographiques, ou plutôt les ayant traversées
de toutes part ( il a travaillé en Grande-Bretagne, Suède,
Danemark, Etats-Unis, France, pour finir exilé en Lituanie),
il a œuvré à déplacer le cinéma des
zones de la convenance et des certitudes vers celles plus risquées
de l’émancipation. Dans un style caractéristique
de détournement du documentaire, pour mieux en renier sa pseudo-objectivité
et sa manipulation affective.
Avec The Gladiators, on introduit en quelque sorte les coulisses
de l’univers cinématographique de Peter Watkins ; il
faut voir ce film comme le dévoilement de l’envers de
cette machinerie idéologique qui porte son oeuvre : les pans
du rideau sont ouverts, visitons les loges… S’y révèle
ce système narratif libertaire unique, qu’il n’a
cessé de reproduire dans ses films suivants, et qui sert un
discours politique qui l’est tout autant.
Dans un avenir incertain, les nations du Monde ont décidé
de résoudre leurs conflits par l’intermédiaire
d’un jeu de guerre, qui met aux prises des équipes formées
de quelques soldats des camps opposés. Et en 1968 c’est
le bloc de l’Est contre celui de l’Ouest, des soldats
américains, anglais, allemands, nord-vietnamiens contre des
soldats chinois.
Le jeu est organisé dans un pays neutre, la Suède, présenté
comme une société monstrueusement hypocrite, qui sert
de caution froide et réactionnaire à ce système.
L’objectif de ces soldats est simple : atteindre les premiers
une salle de contrôle d’où est contrôlé
et organisé ce jeu : atteindre la clé du système
en d’autres termes. Douce utopie qu’un intrus, un jeune
français soixante-huitard, caricature de l’étudiant
parisien révolté, va tenter de gagner également
par la force et en solitaire. Avoir le sentiment de pouvoir maîtriser
le système : parfaite métaphore de l’entonnoir
de nos sociétés, dans l’illusion qu’elles
nous donnent d’une liberté de penser, de mouvement, d’action,
qui en réalité n’est qu’un vaste contrôle
infaillible permanent de l’individu, secondé par la force
en cas de défaillance.
Un dispositif vidéo permet aux chefs militaires de suivre en
direct et à tout instant les gestes des soldats et d’intervenir
vocalement auprès d’eux. Chefs réunis dans la
même cuisine, partageant la même nourriture, les mêmes
plaisanteries, les mêmes valeurs, la même volonté
d’écraser toute individualité. « La raison
d’être de ce jeux n’est pas militaire, mais de maintenir
le système politique et social », confirme Peter Watkins.
Voilà le dispositif mis à nu : une mise à plat
de nos sociétés où sont regroupés à
la fois les deux pouvoirs qui les maintiennent, le politique et le
médiatique.
Et à un niveau supérieur, Watkins met en scène
le mass media audiovisuel qui supporte ce système, où
la mise en scène cinématographique est arrêtée,
décortiquée, soumise à analyse. Comme toujours
chez lui, les protagonistes du film sont interviewés par un
intervenant extérieur à la fois narrateur omniscient,
et double d’un réalisateur qui interroge politiquement
l’action de filmer, ce qu’on doit filmer, et comment le
filmer. Tous les soldats sont soumis à un questionnement sur
leurs motivations sur le mode du pris sur le vif qui rappelle certaines
images du Vietnam, l’étudiant français est interviewé
par un des cadres suédois, à la façon d’un
talk show TV. Une voix-off anticipe en permanence les actions ou les
morts à venir , comme pour mieux nous dire que ce n’est
pas l’histoire en elle-même qui compte, mais le process,
la structure. D’ailleurs, ces personnages tournent en rond dans
cette grande bâtisse, où leurs épreuves annoncent
plus les péripéties TV que l’on peut apercevoir
dans les survivals show qu’un film de guerre. Futilité
de l’action, futilité des mouvements, absence de pathos.
Le film est épuré pour n’être qu’un
pamphlet théorique.
Le jeu tourne rapidement court de toute façon. L’amour
interfère avec le jeu, entre un anglais et une chinoise ; place
à une chasse à l’homme où il s’agit
d’éliminer ces perturbateurs du système. Ceux-là
par la violence là où l’étudiant français
tombe lui dans le piège de la mégalomanie idéologique
propre à cette époque. Une chasse qui donne lieu à
l’un des plus beaux moments du film, un photomontage qui rejoint
visuellement les images de Mai 68. Violence induite par le rejet de
l’image continue, où entre chaque image fixe, la violence
reste implicite.
Un film didactique, trop peut-être au final. Le cinéma
de Watkins est marqué par un équilibre du discours politique
et d’un usage renouvelé du documentaire, pour lutter
contre le mass media audiovisuel et sa façon de représenter
nos sociétés, leur histoire, leur mode de fonctionnement.
Sauf qu’ici, cet équilibre n’est pas encore abouti
et apparaît encore naïf. Peter Watkins le dit lui-même
: « Malgré ses incohérences, quelques idées
naïves et une certaine simplicité, je pense aujourd’hui
que ce film est une de mes œuvres les plus pertinentes par rapport
à ce qui se passe dans le monde. », « Je reconnais
que les idées de The Gladiators ne marchent pas toutes,
mais je n’ai jamais aspiré aux exigences stériles
du cinéma professionnel bien fait que les critiques semblent
réclamer. ».
Derrière les défauts, seule compte effectivement sa
démarche unique d’un visionnaire et un pourfendeur du
cinéma.
Raki Gnaba
NB
: Notons que Doriane productions a édité l’ensemble
des films de Watkins : à voir absolument.