michaël haneke
))) darren aronofsky, cinéaste
 

À l'heure où sort Requiem for a Dream, son dernier opus, Darren Aronofsky, jeune réalisateur d’une trentaine d’années a su –pour le moment- résister aux chants des sirènes hollywoodiennes malgré le succès international de son film auto-produit, Pi, quête mathématique et paranoïaque sur le mystère de l’univers. Avant de se faire avaler par le système, à moins que cela ne soit le contraire, Darren Aronofsky tenait à mettre en images le roman de Hubert Selby jr., Retour à Brooklyn (1978) qui a d’ailleurs participé à l’adaptation de son oeuvre. Aronofsky nous a confié qu’il avait dû proprement “ s’extraire ce projet de son organisme, car il l’obsédait ”, c'était comme une “ drogue créative ” pour lui. Ensuite seulement, pourra-t-il réaliser Batman (Year One) d’après Frank Miller, dans la lignée des opus de Tim Burton pour la Warner…

Requiem for a Dream traite de manière addictive (il asservit corps et âme le spectateur) des addictions qui affligent les U.S.A.… Drogues chimiques ou mentales (ici la télévision), toutes mènent inéluctablement à la perte des illusions. C’est la mort d’une civilisation que son brillant film –musical- annonce …

 

Avant d’entrer en école de cinéma, quelles étaient vos références et vos modèles ?
Je dois avouer, à ma grande honte, que ce ne fut qu’après mon entrée à l’université que j’ai réalisé qu’il existait des films en dehors d’Hollywood ! De cette période je retiens deux films : La Dolce Vita (1960) de Federico Fellini et Yojimbo (1961) de Akira Kurosawa . Ce furent d’énormes influences, je les ai regardé et étudié continuellement. C’est d’ailleurs les deux seuls films que j’ai jamais possédé en vidéo ! Pour moi, Yojimbo est un film parfait, ou tout au moins ce qui s’en rapproche le plus. Ma seule aspiration est de faire un jour un film aussi pertinent et percutant…

Qu’avez-vous retenu de votre passage par votre passage à l’American Film Institute ainsi que votre expérience de réalisateur de seconde équipe à Hollywood ? Dégoûté au point d’aller vers le cinéma indépendant ?

(Rires) J’ai effectivement été dégoûté, mais ce n’était pas à cause du boulot d’assistant mais plutôt par les films sur lesquels j’aurais dû travailler. Ce furent des moments très sombres de ma vie qui m’ont sans doute incité à faire des films en lesquels je croyais… J’avais travaillé sur un film de guerre qui heureusement ne me prit que cinq ou huit semaines de ma vie. Je crois que chaque instant passé sur un plateau de cinéma, et quelque soit le type de film réalisé, vous pouvez apprendre quelque chose de nouveau. Au final, faire des films ce n’est qu’une question d’expériences… On passe son temps à résoudre ou à éviter les problèmes. Plus il y en a, plus on a d’expérience et plus on a l’occasion de devenir un bon réalisateur !

Comment pourriez-vous nous décrire vos premiers films d’étudiant : Protozoa (1993) et Supermarket Sweep (1991) ?
Ils ont très bien marché en festivals et Supermarket a raflé un tas de prix à travers le monde. Ce sont des concentrés d’angoisse essentiellement gorgés d’adrénaline. Comme Pi et Requiem for a Dream, ils ont une attitude punk…

Pourquoi vous être tourné vers la scène indépendante ?
Quand j’ai commencé à faire circuler le scénario de Pi personne ne voulait le produire. C’est alors, après deux années d’attente, que nous est venue l’idée de l’auto-produire. Nous avons proposé des parts de 100$ à toutes les personnes que nous connaissions de près ou de loin. Grâce à une centaine de bienfaiteurs et un financeur de L.A., nous avons récolté 50.000$… Le film s’est fait très vite et a ensuite remporté le Prix de la Mise en Scène au festival de Sundance 1998. L’envie de rester dans la scène indépendante est née à ce moment-là. Cependant, j’ai tendance à croire, qu’aux USA, les frontières entre l’univers du cinéma indépendant et celui des Majors sont de plus en plus indéfinies – voire troubles. Nombre de films dits indépendants sont montés grâce à de l’argent d’Hollywood et vice-versa. Ce qui fait que nous arrivons à un moment particulièrement intéressant à Hollywood…

Le moment de tous les possibles !
Je suis très excité à l’idée de travailler avec le système hollywoodien ! Ils savent faire de très bons films, il suffit d’y trouver les bons collaborateurs. Ils peuvent vraiment enrichir un film… D’ailleurs, mon prochain projet au working-title de A Post Matrix Metaphysical Science-Fiction Movie, devrait être produit par un grand studio. Et pour ce qui est des compromissions, il n’en a pas encore été question, alors que le projet est engagé depuis quatorze mois !

Pi comme Requiem ont une même qualité très musicale. Vous montez vos films comme des pièces musicales… Est-ce la raison pour laquelle vous avez débauché le monteur habituel de Jarmusch, Ray Rabinowitch, qui avec Ghost Dog a sans doute réalisé un des premiers film structurellement hip hop ?
J’avais pour ambition de faire un film hip hop depuis des années et Pi en fut une première tentative. Mon film est essentiellement hip-hop par son attitude rebelle. Mais pour dire la vérité, je n’ai vu Ghost Dog que bien après avoir terminé Requiem for a Dream. La force musicale de mes films est avant tout là pour affecter les spectateurs à un niveau physique plutôt que mental ou intellectuel…

Requiem est un film qui expérimente la notion du point de vue multiple. Il se compose de visions qui s’entremêlent plutôt que d’une narration fluide et claire. Comment cela se traduit-il en terme de mise en scène ?
J’essaie toujours d’associer un style visuel très marqué avec une narration forte et une bande sonore puissante, une profondeur émotionnelle… La plupart des films contemporains ont des univers visuels et sonores prudents et se contentent juste de raconter une histoire au ton linéaire. Avec Requiem, notre ambition était de bouleverser tout cela. Nous avons fait en sorte que le public rit au début, pour qu’il ressente violemment la douleur des protagonistes à la fin du film. Notre but était de lui faire le plus de mal possible ! C’est à croire que les autres films se refusent à utiliser les outils de la mise en scène pour exprimer leur subjectivité. Et avec l’apport supplémentaire des images et des effets digitaux, nous sommes dans une époque formidable !

Est-ce pour cela que Requiem est une tragédie dans laquelle le rire (parfois glacial) n’est jamais exempt ?

Nous savions dès le départ que Requiem for a Dream serait une tragédie, c’était d’ailleurs clairement exprimé dans le roman de Hubert Selby Jr. Notre intention était que plus le public rirait au début, plus il ressentirait la douleur des protagonistes à la fin du film. Notre but était de le faire le plus de mal possible !

Que répondez-vous à vos détracteurs qui reprochent à vos films d’être exclusivement visuels et dénués de substance ?
J’ai l’impression de réaliser des films pour un public visuellement sophistiqué… au regard particulièrement affûté. Il faut à mon public sa dose quotidienne de huit heures de télévision et autant de surf sur le Net… Mon public est imbibé également de sons, de samples, de notes de musiques de toutes origines, influences panachées qui se synthétisent, me semble-t-il dans le hip-hop… Il a également une grande culture du jeu vidéo et des réalités virtuelles. C’est donc un mélange de tout cela que recherche mon public. J’ai grandi dans ce monde d’images et de sons envahissants. Aussi je ne vois pas mes films comme graphiquement violents. Ils sont avant tout le support pour une histoire de notre époque. Requiem n’est heureusement pas destiné à tous les publics, mais il a le mérite d’exister !

Requiem a rencontré de graves problèmes face au bureau de censure du MPPA qui vous a refusé l’interdiction au moins de 17 ans (NC-17) et octroya une non-classification qui condamne votre film un réseau particulier de cinémas et ne lui autorise pas à faire de la publicité sur les grands réseaux… Est-ce que cela a tué votre film ?
Requiem for a Dream a rapporté beaucoup d’argent [4 millions de dollars de recettes pour un budget équivalent, ndr.] et il continue tranquillement sa carrière depuis cinq mois ! Et c’est sans compter sur son accueil formidable dans tous les festivals du monde. J’en suis ravi…
Sinon, l’Amérique est un pays malade de sa censure. Il est obsédé par l’envie de censurer et de contrôler les esprits. Mais au final, la controverse que le film a provoqué, à très heureusement servi Requiem for a Dream ! Elle a présélectionné le public de mon film et après tout il n’est pas destiné à tous… Je tiens à être très clair là dessus. Il s’adresse à quelqu’un qui veut surfer sur une vague géante pour s’écraser contre un mur à plus de 150 kilomètres par l’heure… Si vous voulez voir un happy end romantique, vous avez actuellement le choix sur les écrans. Avec mes amis nous avons essayé d’offrir une alternative…


Propos recueillis par Nachiketas Wignesan lors de la sortie du film, en 2000.