Avant
d’entrer en école de cinéma, quelles étaient
vos références et vos modèles ?
Je dois avouer, à ma grande honte, que ce ne fut qu’après
mon entrée à l’université que j’ai
réalisé qu’il existait des films en dehors d’Hollywood
! De cette période je retiens deux films : La Dolce Vita
(1960) de Federico Fellini et Yojimbo (1961) de Akira
Kurosawa . Ce furent d’énormes influences, je les ai
regardé et étudié continuellement. C’est
d’ailleurs les deux seuls films que j’ai jamais possédé
en vidéo ! Pour moi, Yojimbo est un film parfait,
ou tout au moins ce qui s’en rapproche le plus. Ma seule aspiration
est de faire un jour un film aussi pertinent et percutant…
Qu’avez-vous retenu de votre passage par votre passage à
l’American Film Institute ainsi que votre expérience
de réalisateur de seconde équipe à Hollywood
? Dégoûté au point d’aller vers le cinéma
indépendant ?
(Rires) J’ai effectivement été dégoûté,
mais ce n’était pas à cause du boulot d’assistant
mais plutôt par les films sur lesquels j’aurais dû
travailler. Ce furent des moments très sombres de ma vie qui
m’ont sans doute incité à faire des films en lesquels
je croyais… J’avais travaillé sur un film de guerre
qui heureusement ne me prit que cinq ou huit semaines de ma vie. Je
crois que chaque instant passé sur un plateau de cinéma,
et quelque soit le type de film réalisé, vous pouvez
apprendre quelque chose de nouveau. Au final, faire des films ce n’est
qu’une question d’expériences… On passe son
temps à résoudre ou à éviter les problèmes.
Plus il y en a, plus on a d’expérience et plus on a l’occasion
de devenir un bon réalisateur !
Comment pourriez-vous nous décrire vos premiers films
d’étudiant : Protozoa (1993) et Supermarket
Sweep (1991) ?
Ils ont très bien marché en festivals et Supermarket
a raflé un tas de prix à travers le monde. Ce sont des
concentrés d’angoisse essentiellement gorgés d’adrénaline.
Comme Pi et Requiem for a Dream, ils ont une attitude
punk…
Pourquoi vous être tourné vers la scène
indépendante ?
Quand j’ai commencé à faire circuler le scénario
de Pi personne ne voulait le produire. C’est alors,
après deux années d’attente, que nous est venue
l’idée de l’auto-produire. Nous avons proposé
des parts de 100$ à toutes les personnes que nous connaissions
de près ou de loin. Grâce à une centaine de bienfaiteurs
et un financeur de L.A., nous avons récolté 50.000$…
Le film s’est fait très vite et a ensuite remporté
le Prix de la Mise en Scène au festival de Sundance 1998. L’envie
de rester dans la scène indépendante est née
à ce moment-là. Cependant, j’ai tendance à
croire, qu’aux USA, les frontières entre l’univers
du cinéma indépendant et celui des Majors sont de plus
en plus indéfinies – voire troubles. Nombre de films
dits indépendants sont montés grâce à de
l’argent d’Hollywood et vice-versa. Ce qui fait que nous
arrivons à un moment particulièrement intéressant
à Hollywood…
Le moment de tous les possibles !
Je suis très excité à l’idée de
travailler avec le système hollywoodien ! Ils savent faire
de très bons films, il suffit d’y trouver les bons collaborateurs.
Ils peuvent vraiment enrichir un film… D’ailleurs, mon
prochain projet au working-title de A Post Matrix Metaphysical
Science-Fiction Movie, devrait être produit par un grand
studio. Et pour ce qui est des compromissions, il n’en a pas
encore été question, alors que le projet est engagé
depuis quatorze mois !
Pi comme Requiem ont une
même qualité très musicale. Vous montez vos films
comme des pièces musicales… Est-ce la raison pour laquelle
vous avez débauché le monteur habituel de Jarmusch,
Ray Rabinowitch, qui avec Ghost Dog a sans doute réalisé
un des premiers film structurellement hip hop ?
J’avais pour ambition de faire un film hip hop depuis des années
et Pi en fut une première tentative. Mon film est
essentiellement hip-hop par son attitude rebelle. Mais pour dire la
vérité, je n’ai vu Ghost Dog que bien
après avoir terminé Requiem for a Dream. La
force musicale de mes films est avant tout là pour affecter
les spectateurs à un niveau physique plutôt que mental
ou intellectuel…
Requiem est un film qui expérimente la notion
du point de vue multiple. Il se compose de visions qui s’entremêlent
plutôt que d’une narration fluide et claire. Comment cela
se traduit-il en terme de mise en scène ?
J’essaie toujours d’associer un style visuel très
marqué avec une narration forte et une bande sonore puissante,
une profondeur émotionnelle… La plupart des films contemporains
ont des univers visuels et sonores prudents et se contentent juste
de raconter une histoire au ton linéaire. Avec Requiem,
notre ambition était de bouleverser tout cela. Nous avons fait
en sorte que le public rit au début, pour qu’il ressente
violemment la douleur des protagonistes à la fin du film. Notre
but était de lui faire le plus de mal possible ! C’est
à croire que les autres films se refusent à utiliser
les outils de la mise en scène pour exprimer leur subjectivité.
Et avec l’apport supplémentaire des images et des effets
digitaux, nous sommes dans une époque formidable !
Est-ce pour cela que Requiem est une tragédie dans
laquelle le rire (parfois glacial) n’est jamais exempt ?
Nous savions dès le départ que Requiem for a Dream
serait une tragédie, c’était d’ailleurs
clairement exprimé dans le roman de Hubert Selby Jr. Notre
intention était que plus le public rirait au début,
plus il ressentirait la douleur des protagonistes à la fin
du film. Notre but était de le faire le plus de mal possible
!
Que répondez-vous à vos détracteurs qui
reprochent à vos films d’être exclusivement visuels
et dénués de substance ?
J’ai l’impression de réaliser des films pour un
public visuellement sophistiqué… au regard particulièrement
affûté. Il faut à mon public sa dose quotidienne
de huit heures de télévision et autant de surf sur le
Net… Mon public est imbibé également de sons,
de samples, de notes de musiques de toutes origines, influences panachées
qui se synthétisent, me semble-t-il dans le hip-hop…
Il a également une grande culture du jeu vidéo et des
réalités virtuelles. C’est donc un mélange
de tout cela que recherche mon public. J’ai grandi dans ce monde
d’images et de sons envahissants. Aussi je ne vois pas mes films
comme graphiquement violents. Ils sont avant tout le support pour
une histoire de notre époque. Requiem n’est
heureusement pas destiné à tous les publics, mais il
a le mérite d’exister !
Requiem a rencontré de graves problèmes
face au bureau de censure du MPPA qui vous a refusé l’interdiction
au moins de 17 ans (NC-17) et octroya une non-classification qui condamne
votre film un réseau particulier de cinémas et ne lui
autorise pas à faire de la publicité sur les grands
réseaux… Est-ce que cela a tué votre film ?
Requiem for a Dream a rapporté beaucoup d’argent
[4 millions de dollars de recettes pour un budget équivalent,
ndr.] et il continue tranquillement sa carrière depuis cinq
mois ! Et c’est sans compter sur son accueil formidable dans
tous les festivals du monde. J’en suis ravi…
Sinon, l’Amérique est un pays malade de sa censure. Il
est obsédé par l’envie de censurer et de contrôler
les esprits. Mais au final, la controverse que le film a provoqué,
à très heureusement servi Requiem for a Dream
! Elle a présélectionné le public de mon film
et après tout il n’est pas destiné à tous…
Je tiens à être très clair là dessus. Il
s’adresse à quelqu’un qui veut surfer sur une vague
géante pour s’écraser contre un mur à plus
de 150 kilomètres par l’heure… Si vous voulez voir
un happy end romantique, vous avez actuellement le choix sur les écrans.
Avec mes amis nous avons essayé d’offrir une alternative…
Propos recueillis par Nachiketas Wignesan lors de la sortie du film,
en 2000.