edwin baily
))) edwin baily, producteur & cinéaste
 

8 Juillet 1994. Rencontre avec Edwin Baily, ancien producteur de courts métrages, et réalisateur d'un premier film : Faut-il aimer Mathilde?. Dans ce long métrage, il s'attache à son héroïne au sortir d'un accident du travail pour mieux l'accompagner dans ses démêlés amoureux et familiaux. Occasion pour l'auteur de filmer "de l'intérieur" sa région natale, le Nord et d'offrir enfin un premier rôle à Dominique Blanc.

 
 
 

Quelles sont vos principales influences, de l'envie de faire du cinéma jusqu'à ce premier film ?
C'est vaste comme question.Il y a quelques films qui ont été fondamentaux comme L'homme au crâne rasé d'André Delvaux ou Bleak moment de Mike Leigh. Et puis, de façon plus générale, la cinématographie anglaise. Des gens comme Ken Loach, Terence Davies ou Stephen Frears. Je me sens proche de ce cinéma. Dans le secondaire, je faisais beaucoup de photos, je passais mes nuits dans les laboratoires photo. Par la suite, j'ai monté un ciné-club en Super-8 et on a fait un long métrage avec des bouts de ficelle. Ma prof de philo m'a dit que ce n'était pas la peine de passer le bac, qu'il fallait faire du cinéma. Ca a été un peu le déclencheur. J'ai appris le cinéma dans les ciné-clubs de lycée, dans le Nord. Le cinéma, c'est d'abord le plaisir d'aller dans une salle.

De sortir de chez soi ?
Oui, d'être emmené ailleurs, de tout d'un coup, voir une image sur l'écran. C'est ça qui m'a donné l'envie ! Il y a quelque chose de démiurge dans le fait de raconter une histoire, de créer une image, un univers. J'ai toujours voulu réaliser des films, et quand je suis arrivé à Paris, comme je ne pouvais pas passer le concours d'entrée de l'Idhec, j'ai fait une école privée. Après, j'ai fait plein de choses: assistant opérateur, assistant réalisateur et puis producteur. Il y a eu quelques rencontres importantes, comme Bernard Van Effenterre qui est devenu un ami, ou Patrick Bokanowski. Ce n'est pas tant par leur travail que par leur point de vue sur le cinéma, qu'ils ont été importants. Comment pouvoir envisager un film, quelle est sa place dans la société... Ils m'ont beaucoup appris à ce niveau-là. Il y a eu aussi Chantal Akerman. C'est une des premières cinéastes féminines contemp-oraines, elle a cette démarche où rien ne l'arrête par rapport à un film, cette espèce de volonté d'aboutir sous un système qui lui est propre.

Pouvez-vous nous parler plus précisément de vos influences féminines ?
C'est quelque chose qui vient de mon enfance, parce que j'ai été élevé avec des femmes. Après c'est mon histoire personnelle.

Y a-t-il eu des rencontres qui ont participé de manière plus concrète à la réalisation du film ?
Je voulais absolument faire ce film. J'avais d'ailleurs écrit un scénario pour un court métrage qui n'a jamais été tourné dans lequel il y avait quelques bribes de Mathilde. Luigi De Angelis, le scénariste, a été important pour moi. Il m'a tiré en avant aux moments où je faiblissais, et vice versa. Tout était à construire ensemble. J'avais déjà un personnage, des options, mais c'était un scénario assez commun.

Vous réalisez votre premier film à 40 ans. Votre parcours cinématographique comporte des expériences diverses. Pensez-vous participer à un renouveau du cinéma français ?
Il y a toujours un cas : Arnaud Desrosières (réalisateur de A la belle étoile, sorti en 1994, ndlr) a 22 ans, par exemple. En France, la production de long métrage va péricliter. On va passer cette année de 130 à 90 films. Donc, ça veut dire moins d'emplois. Mais il faut bien se rendre compte qu'il y a 20 ans, on disait qu'il y avait la sécurité de l'emploi d'un côté, et les emplois pseudo technico-artistiques comme ceux du cinéma, de l'autre. Donc, il fallait évaluer l'endroit où se placer pour arriver à trouver cette sérénité qui est le développement personnel. Or maintenant, d'une certaine façon, c'est plus facile parce qu'il n'y a plus de sécurité nulle part. Et on voit bien que les plus désarmés actuellement, ce ne sont pas les gens qui travaillent dans le cinéma, ce sont les cadres. La filière classique - qui était stagiaire, second assistant - est une assez mauvaise filière pour apprendre à être réalisateur. La meilleure place, à mon sens, pour apprendre quelque chose, c'est le montage. Le problème, c'est que le montage est loin du plateau et se passe après le tournage. Ce n'est pas la même perspective, et de ce fait, il y a toujours une espèce de méfiance envers les monteurs qui veulent réaliser, mais il n'en reste pas moins que c'est le meilleur observatoire. En regardant le parcours des gens, on s'aperçoit qu'il y a autant de parcours que de personnes qui font des films. Moi, j'ai effectivement un parcours assez typique. J'ai toujours été complètement dans le cinéma et en même temps, à l'écart, dans la marge. Il n'y a pas de loi, il n'y a que la formation personnelle. On peut comparer ça à une formation artistique. C'est vrai qu'il y a des tendances, des plis qu'on peut prendre. Quand on fait de la production, on a une vision du film qui passe par l'argent, et ce n'est pas forcément la meilleure. Quand on fait des films industriels, on adopte un esprit de synthèse nécessaire au contenu de ces films, et ce n'est pas forcément la meilleure solution dans le cas d'une fiction. En définitive, le parcours importe peu, le plus important restant ce que vous avez à faire.

Cette diversité des parcours transparaît tout de même un peu dans le panorama actuel des premiers films français ?
En ce moment, il y a plein de regards différents. Il n'y a aucune école de pensée, c'est certain.

On voit plus de seconds films. Y a-t-il une confiance qui s'installe entre les "jeunes" réalisateurs et leur producteur ?
On a produit pendant très longtemps entre 30 et 35 premiers films par an, ce qui est énorme. C'est nécessaire de faire beaucoup de premiers films. Mais pour le réalisateur, c'est une épreuve assez terrible et il y en a qui s'aperçoivent que ce n'est pas leur truc. Ce qui explique qu'il y ait peu de seconds films.D'autre part, faire un second film est psychologiquement compliqué, parce qu'il y a une certaine innocence qui a disparu. Il faut retrouver les intentions de ce qu'on veut faire. C'est un peu la différence entre le cinéma et la télévision dans laquelle il y plus une démarche de commande. Moi, j'ai très très envie qu'on me commande des téléfilms, je suis le premier preneur, mais j'ai aussi envie d'avoir ma démarche personnelle à côté et développer des films qui me touchent au plus près. Ceci étant posé, il est vrai que depuis cinq, six ans, il y a de nouveaux producteurs qui ont émergé (cf Lazennec, ndlr). Ce sont des gens qui ont fait beaucoup de courts -métrages et qui sont passés au long métrage avec une vraie démarche de producteur, pas tant au niveau financier qu'au niveau du suivi artistique. Avec un vrai souci de faire aboutir le film quoiqu'il arrive et d'avoir une ligne éditoriale. C'est-à-dire que si le premier n'a pas bien marché, ce n'est pas grave, on en fera un second, et ainsi de dire :« Je crois en ce qu'il fait et je vais tout mettre en place pour développer ses films ». C'est très nouveau et c'est une chance du cinéma français. Moi, j'ai ce rapport avec un producteur qui veut faire mon second.

Vous dites qu'on a produit beaucoup de premiers films, ce ne sera plus le cas ?
Il y a eu une époque où, quand on était vraiment fauché, on pouvait faire un long métrage uniquement avec l'avance sur recettes. Maintenant, c'est impossible. Les premiers films vont être plus compliqués à produire et va se développer, à mon avis, le moyen métrage comme premier film. Ca commence déjà (cf Un été sans histoires de Philippe Harel,ndlr).

Pour revenir à votre film, quelle a été la principale découverte sur ce tournage ?
J'ai appris beaucoup de choses. Je n'avais jamais fait de fiction auparavant, il y a une espèce d'inhibition au plateau que je n'ai plus. Ce que je voudrais développer dans le second, c'est un travail différent sur la direction de comédien. J'avais des points de vue très théoriques, au départ. Je m'étais fait tout un système pour pouvoir arriver à communiquer, pour pouvoir les apprivoiser, en quelque sorte. Ca a marché à peu près, mais maintenant, je voudrais prendre plus de risques.

Vous pensiez spécialement à Dominique Blanc pour le rôle-titre ?
Je ne pensais à personne, mais c'est vrai que c'était compliqué de trouver une comédienne en France pour interpréter Mathilde. Je l'ai rencontrée fortuitement et ça s'est bien passé.

Votre film se déroule dans le Nord, mais on "sent" cette région plus qu'on ne la "voit" car il y a très peu de paysages, de plans généraux.
Le Nord est un pays très connu. Quand on voit un mur de briques, on pense au Nord. Avec le premier plan, où on voit l'usine, c'est suffisant, on sait qu'on est dans le Nord. Après ce n'est plus la peine d'être aussi large. D'une part, je n'aime pas la campagne, et deuxièmement, ça crée un hors champ qu'il aurait été pittoresque de répéter. Ca aurait complètement affaibli le parcours de Mathilde. Dans le film, il manque simplement une famille de plans: les plans généraux. C'est complètement volont-aire pour être dans cet univers - j'allais dire pour être serré avec elle. Je voulais la voir bouger, qu'on la sente bouger. Mais de toute façon, les plans généraux sont les plus durs à réussir. Hormis les films de Tarkovski, il y a très peu de films où c'est réussi.Car dans un plan général, il y a plein d'éléments qui entrent en jeu, l'équilibre est intime et pour être juste dans cet équilibre, il faut être très fort. Ce n'est pas pour ça que je ne l'ai pas fait, je me serais certainement ramassé comme les autres. Mais il y a aussi le fait que c'est un pays où j'ai vécu et je trouvais lassant de le voir en large.

Ce type de situation bloquée, qui caractérise un peu Faut-il aimer Mathilde ?, est-ce que c'est une dominante que l'on retrouvera dans votre second film ?
C'est ce qui m'intéresse, donc on le reverra au prochain film. Par contre, ce sera moins quotidien, moins statique, il y aura plus d'intrigue. Mais au niveau de la psychologie des personnages, c'est vers ça que je veux travailler.

 

Propos recueillis par Thomas Guiet