© olivier rollerrithy panh
))) pierre-andré boutang, producteur

Sartre par lui-même, trois heures en tête-à-tête avec le philosophe. Producteur de cet autoportrait filmique, Pierre-André Boutang raconte la genèse du projet et livre ses souvenirs du tournage. Interview réalisée à son bureau avenue max mahon Paris 17° , au printemps 2005.

     

                                               "Le seul grand film sur Sartre"

Qu’y-a-t-il à l’origine de Sartre par lui-même ?

Le projet est né lors de conversations entre Alexandre Astruc, le réalisateur, et Simone de Beauvoir, qui les premiers ont eu l’idée de faire un film sur Sartre. Alexandre Astruc a écrit le scénario en une nuit, chez lui, rue Monsieur-le-Prince. On savait que Sartre n’avait pas de tendresse pour la télévision. Il n’avait pas envie de faire de la télé gaulliste. On lui a présenté le projet comme un film de cinéma. C’est Simone de Beauvoir et Jacques-Laurent Bost qui l’ont convaincu. En 1972, on a commencé à tourner. Le film est sorti en 1976.

Avez-vous rencontré des difficultés pour le produire ?
Oui, des difficultés d’ordre financier. C’est toujours très compliqué de réaliser un projet quand on n’a pas d’argent. Nous faisions tout nous-mêmes. Guy Seligman a vendu sa Porsche, qu’il avait gagnée au poker, pour acheter de la pellicule. Puis, des gens nous ont prêté de l’argent, parmi lesquels Jean-Pierre Rassan, Mathieu Carrière et Charles-Henri Favreau, et on a eu une avance sur recette.

Pourquoi ce dispositif intimiste, Sartre chez lui entouré de ses amis ?
En ce qui concerne la manière de filmer, c’est le dispositif typique d’Astruc, une caméra-stylo juchée sur un travelling. Ce n’était pas une interview télévisée. Sartre n’avait pas envie de faire un cours ex-cathedra et de pontifier. Il a été séduit par ce projet parce qu’il était entouré par sa bande d’amis de la revue des Temps modernes, qui avaient tous des regards assez pointus et différents sur lui. De plus, le documentaire était dès le début une histoire de bande. Il était ressenti par tous comme un acte militant, en raison du climat politique troublé de l’époque, surtout après l’assassinat de Pierre Overnay.

Selon vous, pourquoi Sartre a-t-il accepté, à 67 ans, de se raconter devant une caméra ?

Je vous recommanderais d’aller sur sa tombe à Montparnasse pour le savoir. Il avait envie d’avoir un vrai objet cinématographique, un vrai film sur lui. Sartre n’était pas un philosophe dans sa tour d’ivoire, il n’était pas une immense pensée austère et incompréhensible. Il savait que des gens n’iraient jamais acheter L’être et le néant ou La critique de la raison dialectique. C’était pour lui un moyen différent de faire connaître son œuvre. Il savait qu’il allait toucher beaucoup de gens et c’est justement ce qui l’intéressait. Au final, le film incarne quelqu’un de très vivant qui parle de sa vie, de sa pensée et de son rapport au monde.

Quelle a été la périodicité des entretiens ?
Nous ne tournions pas tous les jours mais à intervalles assez réguliers et brefs, afin de ne pas perdre le fil. La continuité était assurée parce que c’était toujours les mêmes personnes. Certains jours, Sartre était tout seul, et d’autres il était accompagné par Simone de Beauvoir.

Quelle était l’ambiance sur le tournage ?

À part les problèmes matériels et quelques divergences au montage entre Alexandre Astruc et Michel Contat, le tournage fut un moment délicieux. Des gens qui s’aimaient beaucoup passaient une journée ensemble. Ils pouvaient demander des choses à Sartre qu’ils n’auraient jamais eu l’idée de lui demander en dehors du film. Sartre était visiblement ravi. Il avait conscience qu’il faisait une chose importante.

Le documentaire a été projeté à Cannes. Comment a-t-il été accueilli ?

Avec un respect un peu froid. Puis il est sorti en salle. Il a fait des entrées. Beaucoup plus tard, c’est la télévision qui s’en est emparée puisque c’est le seul grand film sur Sartre.

Quel est son avenir ?
On a récemment retrouvé les cent cinquante bobines de rushs à l’INA. De nombreux morceaux avaient disparu lors du montage, notamment des moments où Sartre et Simone de Beauvoir évoquaient leur rencontre. On envisage de faire un DVD avec des bonus.


Propos recueillis par Delphine Chouraqui.
Entretien réalisé à l'origine pour Arte TV.